COVID-19 “On n’arrêtera pas ce virus sans traitement” 

COVID-19 “On n’arrêtera pas ce virus sans traitement” 

Le pneumologue Jean-Philippe Derenne avait accordé un entretien à Mag2Lyon avant la sortie de son dernier livre : “Covid : un seul monde”. Connu pour avoir alerté dès 2005 sur les risques d’une pandémie mondiale, il défend le vaccin mais reste persuadé que seuls des médicaments auront raison du COVID19. L’Angleterre vient d’ailleurs d’autoriser le Monulpiravir de Merck qui limiterait les cas graves. La France en a également commandé.

Qu’est-ce qui vous a marqué dans cette crise?
Jean-Philippe Derenne :
C’est la plus grande agression depuis la Seconde Guerre mondiale et elle touche les peuples de toute la Terre comme s’ils vivaient dans un seul pays. Tous les États, sauf la Corée du Nord et le Turkménistan, comptent en même temps les malades et les morts. On prend conscience qu’on vit dans un monde unique et des organisations comme l’OMS vont prendre plus d’importance à l’avenir. 

Pourtant, certains pays ont semblé échapper au Covid !
On a cru un temps que l’Afrique était épargnée mais c’est la conséquence d’un sous-diagnostic. L’Algérie a fait seulement 0,5 test pour 100 habitants depuis le début de la pandémie! En Zambie, une étude a concerné 372 décès dont 6 avaient été attribués au Covid. Un test sur ces morts a révélé qu’il y avait en réalité 70 cas. Dans d’autres pays africains, c’est un taux 100 fois supérieur aux statistiques officielles qui a été confirmé par différentes études. 

Le Gouvernement français a justifié sa difficulté à gérer la crise par le fait que son ampleur n’était pas prévisible. On aurait pu anticiper davantage?
Évidemment. Si on a décrit en 2005 dans notre livre ce qui se passe aujourd’hui, c’est bien que cette pandémie était prévisible. À l’époque, la France avait un plan pandémique qui s’était traduit par la constitution d’un stock stratégique de 700 millions de masques FPP2. Début 2020, il n’en restait plus que 964 000… C’est dire le peu d’intérêt qu’ont porté à ce sujet tous les ministres de la Santé qui ont succédé à Xavier Bertrand, en poste jusqu’en 2007. 

Ce n’est pas seulement la faute des gouvernements d’Emmanuel Macron et de sa ministre Agnès Buzyn ?
Non. Marisol Touraine, ministre de la Santé sous François Hollande, de 2012 à 2017, n’en avait déjà rien à faire. Et c’est même étonnant que Jérôme Salomon, qui n’a pas renouvelé ces masques, soit encore directeur général de la Santé. (*)

Comment analysez-vous la gestion de cette crise de la Covid-19 depuis un an?
Le premier point qui a dysfonctionné, c’est que le Président de la République a parlé de guerre sans nommer de général en chef. Olivier Véran est à la tête d’un ministère de la Santé très affaibli. Les Agences régionales de santé ont fait ce qu’elles pouvaient mais leur rôle habituel, c’est de surveiller si les hôpitaux appliquent bien la politique de santé du ministère. Elles n’étaient pas non plus outillées pour gérer une crise. On a beaucoup manqué de réactivité. Exemple: quand on manquait de respirateurs artificiels, j’ai signalé qu’on pouvait adapter les modèles destinés à l’apnée du sommeil. Qui l’a fait ? 

À qui aurait dû revenir la préparation de cette réaction à la pandémie?
Qui est chargé de protéger un pays des risques extérieurs ? Qui est organisé pour rester mobilisé et toujours prêt à réagir, même face à une menace qui ne se concrétise que ponctuellement ? Et cela, sans jamais désarmer ? La Défense Nationale. On aurait dû confier ce rôle d’anticipation à l’Armée en lui demandant de constituer une unité spécifique pour recueillir des informations scientifiques en amont, garantir le maintien de ces stocks stratégiques et réagir sans délais. La première nécessité c’était de contrôler les entrées sur le territoire, par exemple en imposant des quarantaines strictes aux voyageurs. 

Et avoir plus de masques dès le départ aurait vraiment eu un effet protecteur ? Les gestes barrières ont quand même mis du temps à se répandre… 

Je mets directement en lien ce scepticisme face aux masques avec la volonté d’Emmanuel Macron de se passer des corps intermédiaires, notamment les syndicats et les associations. Dans notre livre de 2005, on conseillait d’organiser des négociations au niveau de chaque territoire et de chaque branche professionnelle pour concilier la lutte contre le coronavirus et le maintien de l’activité économique. Des recommandations venant de res-ponsables proches du terrain auraient été beaucoup plus écoutées que des injonctions d’un Président depuis l’Elysée. On aurait pu aussi embaucher en CDD des jeunes pour être des ambassadeurs de ces gestes plutôt que de tous les confiner. 

Aujourd’hui, même des soignants ne veulent pas être vaccinés !
Mais là aussi, si on avait acculturé les syndicats du secteur de la santé au risque pandémique, la CGT Santé et la CFDT Santé par exemple, auraient su se mobiliser pour sensibiliser le personnel soignant. Même chose pour les syndicats des transports. Si les consignes viennent seulement d’en haut, les gens considèrent que c’est de la foutaise. 

Ce confinement total aurait-il pu être évité?
Vu l’effet de surprise provoqué par le manque d’anticipation, et l’explosion très rapide des cas, il était peut-être difficile à éviter. On a quand même observé que des pays avaient des stra-tégies plus rapides et plus ciblées. En Nouvelle-Zélande, la Première Ministre a confiné sans tarder son pays. Une bonne décision puisque le bilan est de 26 morts seulement. Mais c’est plus facilement applicable à une île. La Chine, elle, ne s’est jamais totalement confinée. Quand il y a eu 350 foyers, ce sont ces 350 foyers qui ont été confinés. Qui a pris cette décision : le pneumologue Zhong Nan- chan. Vous connaissez son histoire? Au moment du SRAS en 2003, il a dénoncé un mensonge d’État. Le Parti communiste chinois a réagi en le nommant à la tête de la lutte contre ce coronavirus. 

Un confinement territorialisé aurait été aussi efficace en France ?
Oui et cela aurait été mieux compris. Exemple : comment faire admettre aux habitants du Finistère qu’on devait les confiner alors que leur département n’était pas encore touché ? En prenant ce type de mesure généralisée, on déresponsabilise les gens car le confinement est pris comme une punition. Or, c’est une protection ! 

À vous écouter, on a été plus autoritaires que les Chinois?
On a surtout été plus cons! Désolé du terme. La confusion dans la tête des gens, leurs hésitations par rapport aux masques et aux vaccins, ce n’est que le reflet de la confusion qui règne dans la tête des dirigeants. Emmanuel Macron a navigué à vue. Il n’avait pas de stratégie. Je ne com- prends pas qu’on n’ait pas profité du premier confinement pour assurer une mobilisation générale. Au lieu de cela, on a déconfiné les gens comme on lâche des élèves dans une cour de récré ! Et aujourd’hui, on refait la même chose ! 

Pensez-vous qu’on aurait dû confiner les Landes d’où semble s’être diffusé le variant Delta ?
Oui. Il faut agir très vite mais là où c’est nécessaire. D’ailleurs, ce serait encore temps de mobiliser des Ambassadeurs de l’An II du Covid en embauchant des jeunes pour aller au plus près des gens pour diffuser les conduites à tenir, encourager à la vaccination… 

Que craindre du variant Delta ? 

Le Delta s’est répandu davantage que les autres variants car c’est le plus contagieux mais il me paraît moins dangereux que le variant sud-africain capable d’infecter certaines personnes vaccinées. Et puis se focaliser sur le variant Delta, c’est oublier qu’on a déjà eu beaucoup de variants : californien, anglais, sud- africain, ougandais, tanzanien, sans oublier les trois indiens… Et surtout qu’on va en avoir beaucoup d’autres ! 

Des conseils à titre individuel pour passer l’été en se protégeant de ces variants ?
Le premier point, c’est de se faire vacciner par les vaccins à ARN messager type Pfizer qui sont deux fois plus efficaces contre les variants que les autres. Ceux qui refusent le vaccin, réclament au fond le droit de tuer les autres. Ou alors ils doivent prendre l’engagement de ne plus sortir de chez eux comme le prétend le chanteur Daniel Guichard. Ce qui me semble difficile ! 

Du coup, vous approuvez quand même la stratégie vaccinale d’Emmanuel Macron ?
Non, je ne la comprends absolument pas. Cette stratégie par âges n’a pas de sens. Après avoir vacciné les gens à risque, il fallait ouvrir la vaccination aux jeunes plutôt que de la cantonner aux seniors pendant des mois. Pour que ces jeunes puissent faire tout ce qu’on fait à leur âge: étudier, se rencontrer, faire la fête et draguer. À les confiner à répétition, on va nous les rendre dingo ! En plus, les rendre responsables de la mort des vieux, c’est immonde. Ensuite, il fallait faire vac-ciner les dirigeants d’entreprises qui font tourner les boîtes et les profs pour que les écoles ouvrent. Je n’ai jamais dit qu’il fallait arrêter tout un pays pendant des mois. 

Faut-il vacciner les plus de 12ans?
Oui. Les études sont assez claires pour le Pfizer. Ils peuvent faire une myocardie en étant vaccinés avec un risque évalué entre 1 sur 100000 et 1 sur 300 000. Et à ce jour, aucun cas n’a été mortel. Mais en attrapant la Covid-19, le risque de myocardie est beaucoup plus élevé pour eux : environ 2 pour 100. Vous comprenez ma réponse ! 

Faut-il réduire ses sorties tant que tout le monde n’est pas vacciné ?
Il faut agir avec bon sens et étudier chaque cas pour éviter d’interdire à des structures de fonctionner sans raison. Deux exemples : l’Opéra Garnier, c’est 20 000 m3 et la nef de la cathédrale de Rouen c’est 19 000 m3. Dans des tels volumes, si les gens portent un masque et sont espacés de 2 m, le risque d’être contaminé s’avère très faible. Au contraire, si on est serré les uns contre les autres dans un lieu étroit et bas de plafond… Ensuite, il y a le comportement des gens. Si des supporters de foot portent un masque mais qu’ils l’enlèvent pour se congratuler après chaque but, ça ne sert à rien. On sait qu’en août 2020, 470 000 motards se sont rassemblés sans masques dans le Dakota du Sud et que cela a entraîné 260 000 contaminations dans l’ensemble des États- Unis ! 

Comment appliquer vos conseils dans la vie courante?
Le port du masque limite les projections donc les contaminations mais la protection n’est pas totale, sinon on ne pourrait plus respirer, et le virus se diffuse également par la vapeur d’eau qu’on dégage tous. Du coup, si on reste plus de 15 minutes dans un lieu confiné sans savoir s’il y a des malades, le risque d’être contaminé s’accroît sensiblement. La question taboue, ce sont les transports en commun. Quand on connaît les modes de contamination du virus et qu’on m’assure qu’on ne risque rien, j’ai des doutes. Mais je sais bien que les déconseiller prend à contre-pied la volonté de réduire l’usage de la voiture individuelle. 

Après plus d’un an de pandémie, on a quand même l’impression qu’on connaît finalement encore peu de choses sur ce virus… 

On ne connaît pas encore tout sur ce virus dont les variants apparaissent et réapparaissent de manière imprévisible. Les Balkans par exemple, ont été épargnés lors de la première vague, puis très touchés par la deuxième, et presque épargnés par la troisième. Si le virus avait sa propre intelligence et qu’il voulait durer le plus longtemps possible, il agirait ainsi. Comme des hyènes attaquant une proie. Elles semblent agir de manière désordonnée mais à la fin, elles la bouffent. 

On ne comprend pas non plus quels niveaux d’anticorps protègent ou pas…
Il y a effectivement des niveaux très variés d’un individu à l’autre, même entre un vacciné et un contaminé, les écarts peuvent être de 1 à 400! Mais c’est une erreur de se concentrer sur le niveau d’anticorps car la clé, c’est la réponse cellulaire. Les immunologues ne savent pas encore si les plus efficaces sont les CD4 ou les CD8 mais ils sont d’accord sur un constat : on est sauvé si nos lymphocytes réagissent rapidement. Pour simplifier, l’important est que la cavalerie arrive à temps pour tuer l’intrus. Une personne peut donc avoir peu d’anticorps dans le sang mais avoir eu une réponse immunitaire très efficace. 

Pronostiquez-vous une quatrième vague ?
À la différence du Pr Raoult, je ne me prends pas pour un prophète. En fait, on aura probablement plusieurs vagues car ce virus va et vient comme une marée pour des raisons encore difficiles à expliquer. On estime que 90 % de la population mondiale n’a pas encore attrapé ce virus, ce qui lui laisse encore beaucoup d’opportunités. Et même parmi les gens vaccinés, il y a encore 5% pour qui ce n’est pas efficace. 

Faudrait-il libérer les brevets des vaccins pour protéger les pays pauvres ?
Non. Ce serait ouvrir un boulevard aux faux vaccins. Il y a déjà 20 % de faux médicaments dans le monde, provenant en particulier de l’Inde. En revanche, déployer l’initiative COVAX coordonnée par l’OMS pour mettre ces vaccins efficaces à disposition des pays pauvres, c’est vraiment une urgence. 

Après une telle pandémie, qu’est-ce qu’on peut encore craindre de pire ?
De nouvelles mutations avec des transmissions au-delà de la barrière des espèces. Si un vison sauvage est contaminé et qu’il le transmet à un puma, donc à un félidé, c’est-à-dire à la famille des chats, ou à un coyote, donc aux canidés comme les loups, les chiens… Ou si le virus passe à la souris grise. Vous imaginez ! ? Autre risque : un passage aux porcs ou aux poulets qui représentent 70 % des protéines consommées dans le monde. Cela aurait entraîné une famine mondiale. Aujourd’hui, le seul réservoir du virus responsable de la Covid-19, reste l’Homme. Au fond, on s’en tire bien ! 

Quel espoir pour s’en sortir durablement ?
On n’arrêtera pas ce virus sans traitement. Tout comme il existe un antiviral efficace contre la grippe à condition de le prendre dans les 48h. Les Américains vont mettre le paquet. Et soyons optimistes ! Rappelez-vous qu’au début de cette crise, on annonçait qu’il faudrait au moins 18 mois pour mettre au point un vaccin. C’est le temps qui a été nécessaire au français Sanofi. D’autres laboratoires sont allés beaucoup plus vite. Qui aurait imaginé qu’au bout de 18 mois, près de la moitié de la population mondiale aurait reçu une première dose ? Face à cette accélération phénoménale, on devrait s’émerveiller. Peut-être que pour mobiliser les gens, il faut aussi annoncer des bonnes nouvelles ! 

François Bricaire et Jean-Philippe Derenne : “Pandémie : la grande me- nace de la grippe aviaire”, Éditions Fayard 2005. Jean-Philippe Derenne : “Covid : un seul monde”, Éditions Odile Jacob, parution le 28 août 2021 

(*) Entretien paru dans le Mag2Lyon de juillet 2021, son départ prochain a été annoncé au cours de l’été

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