MONTAGNE Les confessions d’un accompagnateur

Pascal Conceillon

Pascal Conceillon a quitté sa vie parisienne et une situation confortable pour devenir accompagnateur en moyenne montagne. Une décision prise avec son épouse Valérie. Son livre Vous me faites marcher aux éditions Glénat, révèle les comportements inattendus de ceux qui viennent, eux aussi, se reconnecter à la nature. Souvent sans repère. Mais aussi ses belles rencontres. Par Lionel Favrot

Qu’est-ce qui vous a décidé à écrire ce livre ?
Pascal Conceillon : J’ai conservé un goût pour l’écriture que j’avais mis de côté sans complètement perdre l’idée d’écrire un livre. Au fil du temps, j’ai trouvé la manière de rendre drôles ou intéressantes les anecdotes de randonnées que je racontais aux clients pour agrémenter les soirées au gîte. Avec ce bloc-notes vivant, j’avais de la matière !
Quand on découvre ce que vous font vivre certains clients, on passe de la stupéfaction au rire. Vous forcez le trait ?
Absolument pas. Comme le dit un gardien de refuge en Savoie qui fait des sketchs de ses anecdotes : “je n’en rajoute même pas, il n’y a pas la place.” Pour les histoires qui ne sont pas en faveur de mes clients, j’ai changé les prénoms. Mais il y a des milliers de clients avec qui tout s’est bien passé.
A vous lire, on rit beaucoup mais on a aussi le sentiment d’un sans-gêne généralisé !
Par exemple ces clients qui abîment votre terrasse en bois en la piétinant avec leurs raquettes à neige, malgré les consignes. Je voulais aussi parler de ces évolutions de comportement. Aujourd’hui, les gens ont besoin de “déconnexion”. Ils en oublient que même dans un espace de liberté comme la montagne, il y a un cadre et des règles. Je dois savoir gérer ce lâcher prise absolu chez certains profils.
Ce qu’on ressent dans votre livre, c’est aussi le niveau d’assistance aujourd’hui attendu. Vous devez tout leur dire, leur rappeler… et vérifier.
Tous les messages en amont, désormais relayés par mail et par sms, sont censés les responsabiliser et les aider à ne rien oublier pour ne pas ralentir le groupe mais finalement ces rappels les placent dans une logique individualiste.
Une personne, dépassée par le poids de son sac à dos, vous a même reproché de ne pas lui avoir listé tout ce qu’elle ne devait pas emporter ! D’autres estiment que ce serait à vous de porter leurs affaires. Comment l’expliquer ?
En Amérique du Sud et au Népal que je connais bien, le pouvoir d’achat de l’Occidental lui permet d’obtenir ce qu’il n’obtiendrait pas ici. Quand il rentre dans son pays, cela devient une norme. Dans d’autres pays, c’est le relief qui est différent. Ici, non seulement c’est escarpé mais la motoneige est interdite. On découvre aussi le stratagème d’un randonneur qui fait semblant de retrouver par hasard un copain dans votre groupe et commence à vous suivre. En fait, ils se sont concertés pour ne payer qu’une place… Une partie des gens n’ont pas d’état d’âme pour construire leur satisfaction sur le dos de quelqu’un. En les écoutant, on comprend que c’est renforcé par le sentiment qu’ils sont dans un monde où ils se font avoir en permanence. Cette tendance actuelle va au-delà de mon métier.

“L’AVENTURE PEUT ÊTRE UN PARCOURS UN PEU CHAOTIQUE QUI NOUS FAIT VIVRE QUELQUE CHOSE QUI NOUS RENFORCE ET NOUS GRANDIT. AUJOURD’HUI, LES GENS VIENNENT ICI POUR VIVRE UNE EXPÉRIENCE QUI DOIT ÊTRE FORCÉMENT POSITIVE”

On découvre aussi que vous vous retrouvez même comme conseiller conjugal ?
Il y a des personnes qui viennent régler chez nous des choses qui ne sont pas de notre ressort. Exemple : des couples qui espèrent “se retrouver”. Mais si l’un est resté assez sportif et l’autre beaucoup moins, leurs différences seront encore plus évidentes ici. J’ai déjà dû persuader un couple d’interrompre la randonnée pour visiter les belles villes de la région. Ils ont eu là une vraie occasion de se retrouver et ils m’en ont remercié.
Ou accompagnateur d’un jeune en situation de handicap, sans être ni informé de son profil, ni formé à cette mission.
Quand j’ai appelé ses parents, déjà âgés, ils m’ont révélé qu’ils le plaçaient en institution pendant l’année et en séjours pendant l’été. Peut-être qu’à la mer, ça passe mais à la montagne, alors qu’il manquait de tomber à chaque obstacle. Il a fallu le laisser au gîte et trouver une solution de garde.
Un des grands défis pour la cohésion des groupes que vous encadrez, semble être le niveau technique de chacun ?
Oui, avec mon épouse, on les scanne dès leur arrivée à Chambéry en observant la manière dont ils trimballent leurs bagages et s’ils peinent déjà à monter les escaliers jusqu’aux chambres. S’ils poussent déjà sur les cuisses, ce sera dur pour eux en montagne. On a rarement faux mais on a parfois d’excellentes surprises car on peut avoir un petit physique et un gros mental. L’inverse existe aussi !
Ces évolutions de comportements, vous les partagez avec vos stagiaires ?
En tant que formateur, je leur dis : “faites gaffe, votre boulot aujourd’hui, ce n’est plus technicien en montagne, c’est animateur de groupe et gestionnaire de paradoxes.” Certains clients distinguent bien la posture du consommateur de celui de pratiquant d’activités en montagnes. D’autres non. Et cette tendance s’amplifie.
Qu’est-ce qui peut l’expliquer ?
Le marketing touristique conditionne les gens avec des images de cartes postales. En passant par une agence pour placer une partie de nos séjours, on participe à cette marchandisation de la montagne. Souvent, le plus compliqué à gérer, c’est donc la différence entre la projection que ces clients se font et ce qu’ils vivent ici. Si c’est la tempête, qu’ils ne voient plus le paysage et qu’ils doivent redoubler d’efforts, ils considèrent “ne pas avoir payé pour cela”. Il faut imposer son autorité de compétence, s’appuyer sur les bons éléments du groupe, agiter certaines “menaces”…
Ces insatisfaits ne cherchent plus l’aventure ?
Non, l’aventure peut être un parcours un peu chaotique qui nous fait vivre quelque chose qui nous renforce et nous grandit. Aujourd’hui, de plus en plus de gens viennent ici pour vivre une expérience qui doit être forcément positive. C’est la différence.
Une insatisfaction partagée avec des mauvaises notes sur Google !
Oui avant ce phénomène, on traitait ces retours négatifs en débriefant directement avec les clients. On s’expliquait, on cherchait à comprendre, on levait des malentendus… Aujourd’hui, si j’ai une note de 1 sur 5 parce qu’il y a eu un orage, je fais quoi ?
Votre état d’esprit aujourd’hui ?
Je cherche comment l’homme que je suis devenu, avec les valeurs que j’ai essayé de ne pas trop trahir, peut se confronter à cette époque qui change pas mal. Et comment je peux continuer à exercer mon métier en étant un petit peu fidèle à ce que je suis. Et ce n’est pas toujours simple !

Pascal Conceillon, “Vous me faites marcher”, Editions Glénat, avril 2025, 239p, 19,95€.

SUR SON DOS AU MILIEU DES BLOCS
A-t-il encore une anecdote révélatrice dans son sac ? Spontanément, Pascal Conceillon qui nous accueille sur la terrasse de son gîte, nous parle de cette cliente qui, face à une descente difficile, prétend tout à coup être incapable d’avancer. L’accompagnateur la descend sur son dos grâce à une technique apprise en formation. Mais il a un doute. Arrivé en bas, il appelle son épouse pour lui demander le numéro des secours en montagne. Il le connait mais cette mise en scène est destinée à faire réagir sa cliente. Et cela marche. Quand celle-ci comprend qu’elle va être rapatriée, donc arrêter aussitôt la randonnée, elle retrouve tous ses moyens et repart d’un bon pied.
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Cet entretien a été publié dans le hors-série Autour de Lyon 2025 de Mag2Lyon encore disponible par ce lien ou en version numérique sur journaux.fr

Autour de Lyon été 2025


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