Après s’être distingué dans les logiciels professionnels avec Ubilab, le Lyonnais Guillaume Dumas a créé BSG Holding, pour reprendre et accompagner des entreprises, et un studio IA, the-shift.ai, pour développer de nouveaux outils à base d’intelligence artificielle. Première reprise : digiSchool, une société lyonnaise spécialisée dans les applications éducatives. Par Lionel Favrot
Qu’est-ce qui vous a décidé à vous spécialiser dans l’IA ?
Guillaume Dumas : L’arrivée de ChatGPT a tout changé. Il y a vraiment un avant et un après. On avait bien sûr des outils comme l’OCR, la reconnaissance optique des caractères, ou des systèmes simples de classification mais cela n’avait rien à voir en termes de capacité et de rapidité.
Faites-vous partie des développeurs informatiques qui se sont dit qu’ils resteraient toujours meilleurs que l’IA ou de ceux qui ont craint d’être surpassés ?
Comme tout le monde, j’ai cru que je resterais meilleur ! Il y a environ un an, j’ai réalisé que l’IA était déjà devenue non seulement meilleure que moi mais aussi meilleure que 95% des développeurs.
Quelle a été votre réaction ?
Qu’est-ce que je vais faire de ma vie ? Nous les développeurs, on a passé des années à faire des logiciels qui changeaient le travail de personnes et elles devaient s’adapter. Là, c’est notre tour ! Je vois des collègues développeurs changer de métier. Moi, j’ai décidé de m’adapter pour devenir manager d’IA. On devient chef d’équipe d’IA comme on pouvait être avant chef d’équipe de développeurs.
Comment l’IA impacte votre métier ?
Les compétences techniques deviennent moins essentielles. Il faut surtout savoir quelle technologie choisir, comprendre et accompagner dans son déploiement. Notre métier change et la productivité des équipes est multipliée par des facteurs de 4 à 15 selon les cas.
Par conséquent, un certain nombre de développeurs vont perdre leur métier ?
Pour ce qui nous concerne, en créant notre studio the-shift.ai, on n’a pas envisagé de supprimer des postes de développeurs mais de créer beaucoup plus de business avec le même nombre. L’IA permet à une petite équipe bien entraînée, volontaire et réactive de disrupter de grandes entreprises.
L’IA paraît très familière à certains, plus mystérieuse à d’autres. Comment expliquer, simplement, la différence entre l’IA générative et l’IA agentique ?
L’IA générative c’est par exemple ChatGPT qui produit du texte. Elle est accessible à tous. L’IA agentique prend des décisions et agit en autonomie. C’est ce qu’on développe. Ces agents vont répondre à des demandes de nouvelles fonctionnalités, les implémenter et les tester tout seuls, même s’il y a une vérification humaine.
“L’IA permet à une petite équipe bien entraînée, volontaire et réactive de disrupter de grandes entreprises.”
Dans beaucoup de métiers, on entend dire que l’humain ne va pas être remplacé par l’IA mais par des humains utilisant l’IA. Cela vous paraît juste ?
Je suis entièrement d’accord avec cette phrase. Utiliser l’IA va devenir un standard comme on utilise des ordinateurs et des logiciels. Quand on travaille en 2026 dans le tertiaire, ne pas utiliser l’IA n’est pas tenable et ça sera de moins en moins tenable dans les prochaines années.
Est-ce qu’il faudra bientôt préciser sur son CV qu’on a développé ses propres agents IA pour se présenter comme un candidat “augmenté” par l’IA ?
On n’en est pas encore là mais cela viendra. Aujourd’hui, avoir une bonne maîtrise de l’IA devient déjà un critère de recrutement.
Quelle valeur ajoutée apporte votre studio IA par rapport à toute l’offre d’IA grand public et aux autres entreprises proposant des services comparables ?
On propose de passer en mode IA Driven quel que soit le métier, c’est-à-dire que l’IA intervient tout au long des process. Ce qui ne veut pas dire qu’on se prive des compétences humaines. Nous-mêmes, on prévoit une structuration avec des développeurs, un monteur vidéo, des product managers, un designer et un directeur commercial qu’on a déjà recrutés ou qu’on va bientôt recruter. Toutes leurs connaissances nous sont utiles. Ce sont des postes clés. La seule différence, c’est qu’au lieu d’être tout seuls à faire les choses, ils vont partager leurs connaissances et modeler des agents IA pour le faire.
“Notre expertise donne accès à une utilisation intensive et professionnelle de l’IA et notre suivi constant de ses évolutions nous permet de détecter, tester et proposer les outils les plus adaptés à chaque métier et à chaque usage.”
Un exemple d’implantation de vos solutions IA dans une entreprise ?
Un client avait quatre équivalents temps plein pour assurer le support technique de ses logiciels. On a automatisé 80 à 90% des processus et ces quatre équivalents temps plein se consacrent désormais au customer happiness, c’est-à-dire qu’ils vont voir les clients pour améliorer l’usage de leurs outils. L’IA redirige les énergies.
Face à l’IA, on peut à la fois considérer qu’on peut s’en servir facilement, sans aide, soit au contraire se sentir perdu face à la multiplicité des solutions…
Exactement. L’avantage avec l’IA, c’est qu’on peut avancer soi-même, sans expertise, si on en a un minimum de maîtrise. Mais ça ne sera pas la meilleure IA ni la plus optimisée. Notre expertise donne accès à une utilisation intensive et professionnelle de l’IA et notre suivi constant de ses évolutions nous permet de détecter, tester et proposer les outils les plus adaptés à chaque métier et à chaque usage.

BIO————GUILLAUME DUMAS
L’IA n’est pas la première aventure entrepreneuriale de Guillaume Dumas, 40 ans. Retour sur son parcours. Né à Romans-sur-Isère en juillet 1986, Guillaume Dumas passe son bac en internat au lycée du Sacré-Cœur de Tournon-sur-Rhône avant de partir à Paris où il entre à EPITA, une école réputée pour le développement informatique. Guillaume Dumas reconnaît volontiers avoir été un adolescent “geek et fan de jeux vidéo”. Mais c’est le monde du logiciel professionnel qui va le séduire dès la première année de ses études parisiennes. “J’ai retrouvé ce même côté créatif que j’apprécie dans le jeu vidéo sans cette dimension artistique que je ne maîtrise pas.”
Guillaume Dumas apprécie de partir de zéro pour créer un progiciel et avoir le retour direct des utilisateurs. En 2011, aussitôt son diplôme d’ingénieur en poche, il crée donc sa première société, SILK, en s’associant avec “son meilleur pote”, Christophe Dubernet de Boscq, sorti d’une école de commerce. A l’époque, peu de diplômés d’EPITA choisissent cette voie risquée de l’entrepreneuriat. “On n’était que deux sur 200 ! La grande majorité allait travailler dans de grandes boîtes françaises ou des start-up américaines”, se souvient-il.
Il faut dire que Guillaume Dumas était déjà un membre actif de la Cristal, la junior-entreprise d’EPITA. Cette fibre entrepreneuriale est une motivation personnelle, rien à voir avec un atavisme familial. “La tradition dans la famille, c’est plutôt la médecine comme ma mère et mon grand-père, médecins généralistes, mon père psychiatre…”, confie-t-il. SILK commence comme une agence Web classique. La rencontre avec Mazarine, une société spécialisée dans le luxe, permet aux deux associés de se spécialiser dans ce secteur. “Grâce à des designers d’exception, on a travaillé notamment pour Chanel. Cette expérience m’a appris ce qu’est l’exigence en termes de rendu”, précise Guillaume Dumas. SILK crée par exemple une publicité interactive pour Christian Louboutin qui, à partir d’une photo, permettait de projeter ce que donnait sur soi une paire de chaussures de ce maroquinier de luxe.
PIVOTEMENT
Après trois belles années dans cet univers, Guillaume Dumas et son associé pivotent totalement vers le secteur des laboratoires d’analyses médicales. “On a fini nos contrats existants qui étaient très rémunérateurs pour se mettre à nouveau en risque.” Ce qui donnera lieu à la naissance du logiciel Ubilab. “C’était l’un des premiers logiciels de laboratoire en SaaS.”
Cette stratégie d’un site hébergé et accessible par le web, plutôt qu’un logiciel à installer chez le client, réduit les coûts de déplacement et accélère les mises à jour. “On avait une réactivité très supérieure aux habitudes de ce marché avec une nouvelle version toutes les 2 semaines, contre tous les 6 à 8 mois chez les concurrents. Une nouvelle version disponible en même temps pour tous nos clients”, insiste Guillaume Dumas. Ubilab va équiper 3 000 des 4 200 sites internet de biologie médicale basés en France. Premier client : UNIBIO, un groupe de laboratoires indépendants de la région installés en Drôme, Ardèche, Isère, Loire et Rhône puis de grands groupes de biologie comme Eurofins et Cerba ou encore Biogroup, Synlab, Oriade Noviale, le CHU d’Angers…
En 2023, Guillaume Dumas cède cette société au groupe Inlog qu’il rejoint comme cadre associé tout comme Christophe Dubernet de Boscq. Devenu directeur produit et technique d’Inlog, il pilote pour ce groupe le rachat d’autres éditeurs : Viskali, un des anciens concurrents d’Ubilab et le Belge Moonchase. Deux ans plus tard, le fonds Abenex, propriétaire d’Inlog, le vend à l’éditeur allemand Gus Group.
Guillaume Dumas cède alors ses parts d’Inlog et crée son propre fonds d’investissement basé à Lyon : BSG Holding. L’objectif est de reprendre des entreprises en leur apportant le savoir-faire en intelligence artificielle de son nouveau studio the-shift.ai. Le but étant d’automatiser intelligemment des tâches afin de libérer les collaborateurs pour d’autres missions. Il propose aussi ses compétences en direct. Exemple : Expert-Flow.ai, la plateforme permettant aux experts judiciaires d’automatiser leur travail.











