BIENNALE DE LYON  Les traboules de l’art

18e Biennale d'art contemporain de Lyon, Les Grandes Locos. Premier plan : Lara Almarcegui, La Montagne de feu, 2026. Schiste rouge. Courtesy de l’artiste. Second plan : Joël Andrianomearisoa, Tady Mitady Tadidy,2026. Fibre et textiles divers, acier, peinture. Impression sur bâche PVC, techniques mixtes. Courtesy de l’artiste et de la Galerie Almine Rech. © Blandine Soulage

120 artistes donnent formes et sens à la 18ᵉ Biennale d’art contemporain de Lyon dans dix lieux, jusqu’au 13 décembre. Le précieux Musée des Tissus rouvre spécialement pour passer d’un rêve à l’autre. Une édition raccourcie à trois mois pour raison budgétaire qui a trouvé sa cohésion avec le fil rouge d’une économie poétique. Par Agnès Benoist

 « Passer d’un rêve à l’autre » ne peut se faire sans les artistes qui habitent les lieux variés de cette 18ᵉ Biennale. Aux Grandes Locos à Oullins, c’est une énorme baleine qui nous accueille. Laure Prouvost relie les thèmes du vivre ensemble, de la pollution, de la protection de la nature et des animaux au travers de cette installation. On traverse littéralement le corps de la baleine devenu lieu de fête déserté encombré de déchets qui ondulent au gré du vent.

Une œuvre symbole de cette 18ᵉ Biennale qui invite au passage car Catherine Nichols, commissaire de cette 18ᵉ Biennale, a été inspirée par la traboule lyonnaise qui symbolise les thématiques principales de l’économie et du rêve… et parce que la Biennale a mis le cap sur l’Océanie, un terrain artistique encore méconnu. Lors du parcours inaugural au Musée d’art contemporain, ses artistes ont offert un puissant rituel maori célébrant avec des chants choraux la cohésion de la terre, pas si éloignée du royaume des rêves, et reliant les œuvres les unes aux autres.

Avec ses 120 artistes, cette Biennale s’ouvre à une grande diversité de pratiques, de générations et de territoires artistiques. On compte 68 % d’artistes femmes, 42 nationalités et 65 créations parmi les œuvres présentées. Pas de message unique mais quelques SOS, des propositions de refuges, des réflexions ouvertes sur ce monde flottant aux perspectives brouillées. Comme le tableau animé nourri de mythologie et d’heroic fantasy de la jeune artiste australienne Serwah Attafuah qui présente un paysage apocalyptique de ruine dominé par une jeune guerrière armée fusionnant temps futurs et antiquité.

Tandem de femmes

C’est un tandem de femmes qui a pensé cette 18ᵉ Biennale.

Catherine Nichols, écrivaine et historienne de l’art, d’origine australienne, est actuellement commissaire à la Hamburger Bahnhof, galerie nationale d’art contemporain à Berlin. Elle a également une fine connaissance de la scène européenne. Une commissaire de biennale agit comme une cheffe d’orchestre. Elle pose son regard sur le territoire et délivre sa vision du monde par le vecteur de la création artistique et d’une thématique qui relie les œuvres présentées.

Catherine Nichols, frappée par l’histoire de Lyon, ville de commerce et d’industrie depuis l’Antiquité, a articulé l’exposition autour de la notion de l’économie chère à l’économiste et artiste français du groupe Fluxus, Robert Filliou, qui la concevait surtout comme « un ensemble de relations ». « Pour lui, aucune transformation sociale durable n’est possible sans transformation économique. « Cette idée a profondément marqué ma façon de travailler à Lyon », explique la commissaire. La notion est aussi ramenée à l’étymologie d’une économie du foyer.

Trois lieux principaux

La Biennale prend depuis des années « ancrage sur le territoire et son réseau de compétences », a souligné lors de la présentation à la presse la directrice de la Biennale d’art contemporain, Isabelle Bertolotti.

Les trois lieux principaux de la Biennale présentent donc ses différents « liens ».

Au Musée d’art contemporain de Lyon, le sujet est existentiel, de la vie à la mort. Avec, par exemple, les sculptures étranges entre hommes et oiseaux figurant le passage entre monde des morts et des vivants de l’artiste français Pol Taburet, 19 ans, un des plus jeunes artistes présents à la Bac 2026.

Archana Hande vit et travaille en Inde. Elle s’intéresse aux relations entre tradition artisanale et processus industriels. Son installation immersive posée au Mac a pour point de départ les cadres perforés du métier à tisser Jacquard. Qu’elle transforme en une veilleuse géante, poème d’ombres et de lumière transcendant son usage premier. C’est l’un de nos coups de cœur de cette Biennale 2026.

18e Biennale d’art contemporain de Lyon, macLYON. Archana Hande, Weaving light, 2009–2023–2025. Cartes perforées Jacquard (en plastique) mises au rebut et voyants lumineux de minuteries, badges de sécurité, coupures de journaux, étiquettes, gravures en creux sur soie et papier, bois et objets trouvés, coton, fil de soie teint de Bangalore, bobines, bois, navettes, planches Kambar, serrures, fils, vidéo. Courtesy de l’artiste © Blandine Soulage


Des m3 de papier, de charbon

Aux Grandes Locos à Oullins, l’aspect industriel s’impose d’évidence. On s’est étonnamment retrouvé dans un monde magique entre grotte et bassins d’eau rosée, construit à partir de 120 tonnes de déchets de papier par le collectif Raumlaborberlin. Tandis que plus loin, l’univers à la fois si familier et si étrange du bureau reconstitué par Mette Sterne nous rappelait à la réalité de nos vies numérisées.

L’Espagnole Lara Almarcegui a, elle, posé là 260 m³ de schiste pour évoquer l’ancien passé charbonneux de Saint-Étienne, ses mines qui façonnent encore le paysage. Tandis que l’entrelacs de déchets électroniques du Ghanéen Akwasi Bediako Afrane forme un nouvel habitacle.

18e Biennale d’art contemporain de Lyon, Les Grandes Locos. Laure Prouvost, Hovering Caress Amère, 2022-2026. Installation multimédia avec métal, textile, verre, végétaux, objets trouvés, vidéo, lumière et son pilotés en DMX. Courtesy de l’artiste et Horst Arts & Music. © ADAGP, Paris, 2026 © Blandine Soulage
18e Biennale d’art contemporain de Lyon, Les Grandes Locos. Mette Sterre, Hummelmania Paradise Extreme Dreams Depend on Teams, 2026. Techniques mixtes. Courtesy de l’artiste © Blandine Soulage

Berçeuses arméniennes

Enfin, au Musée des Tissus, c’est le relationnel, les échanges comme les soins qui redonneront vie aux salles. L’Anglo-Grec Mikhail Karikis, qui vit au Portugal, y a installé une grande vidéo chorale où 52 adolescents donnent de la voix tandis que l’on peut trouver leurs portraits légendés du Nous sommes ensemble parce que sur les murs de la gare de la Part-Dieu ou devant les grilles du site de la manufacture des tabacs de Lyon 3.  Plus loin, l’artiste Kokou Ferdinand Makouvia fait corps avec la matière dans la plus grande salle revêtue de blanc et de sculptures en papier ou céramique. Mais c’est lové dans les grands hamacs de coton blancs de l’artiste arménienne Lucia Kagramanyan que l’on trouve un refuge bienveillant et protecteur le temps d’une chanson.

Économie poétique 

Forcément, création oblige, la Biennale se situe entre économie réelle et une économie poétique, thème développé par Robert Filliou. D’où le titre principal Passer d’un rêve à l’autre, qui fait référence au philosophe allemand Walter Benjamin, auteur d’un Livre des passages. Et une tonalité générale de la Biennale, assez douce malgré la teneur puissante des messages.

Certains artistes ont travaillé sur le terrain avec des habitants pour préparer leur installation. Comme la Lyonnaise Léa Collet, qui mêle matière numérique et végétale. Elle a mené un atelier sur les souvenirs partagés de plusieurs générations du jardin Rosa Mir à la Croix-Rousse. Et ses vidéos témoignages en 3D sont présentées au musée des Tissus.

Autre thème transversal relié à l’économie : celui de la migration, de la colonisation, qui traverse les œuvres de nombreux artistes annoncés, de la Franco-vietnamienne Thu-Van Tran à la Néo-zélandaise Ngahina Hohaia.

Pigments et toiles de jute

La matière est au cœur des œuvres, objets recyclés, béton, déchets électroniques des villes ou l’ocre, pigment naturel de la terre utilisé par les Aborigènes. Et la beauté surgit soudain là où l’on ne l’attend pas. D’un trou dans le mur, de sculptures immenses faites à partir de toile de jute qui portent de lourds fardeaux de l’Allemande Birke Gorm, du film gris et blanc consacré aux vautours de Lucy Beech qui leur rend hommage quant à leur utilité dans le cycle de la vie et de la mort. Aux œuvres du Mac, les rituels maoris résonnent encore et certaines œuvres sont si puissantes qu’on aime à les revoir encore.

Biennale de Lyon jusqu’au 13 décembre, du mardi au vendredi en semaine de 11 h à 18 h, vacances et jours fériés de 10 h à 19 h, nocturnes les 9 octobre, 13 novembre et 11 décembre jusqu’à 21 H 30.

Photo :
Ouverture : LocosPublic @BlandineSoulage_preview

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