À Grenoble, des néo-agriculteurs ont repris une ferme métropolitaine. À Lyon, la Métropole a ouvert un espace test pour ceux qui aimeraient franchir le pas. Un accompagnement crucial à une époque où les exploitants ne trouvent pas de successeur. Mais l’histoire de Charlène Mignot et de ses associés montre que le chemin n’est pas non plus facile pour les nouveaux agriculteurs. Par Lionel Favrot
Le nombre de volontaires a varié au cours de ce projet de reprise d’une ferme dans l’Isère” précise d’emblée Charlène Mignot pour monter jusqu’à six, retomber à trois puis finir à quatre. Reprendre une ferme n’a rien d’anodin et met les nerfs à rude épreuve. Charlène a rencontré Antoine Sors en Master agroécologie et développement des territoires à l’école d’agronomie à Paris où ils sont entrés après un IUT et une licence professionnelle. Ils ont été rejoints par Anaïs Yolal, ancienne professeure des écoles, puis cette année par Nicolas Postic. Chacun son activité mais un projet commun.
Antoine veut s’installer en maraîchage, Anaïs se spécialiser dans les plantes aromatiques et développer une activité d’accueil pédagogique et Charlène élever des chèvres pour du fromage. La recherche du foncier agricole a été un long parcours du combattant. Deux ans semés d’embuches. Le trio a visité pas moins de treize fermes avant d’en retenir enfin une. “Je précise bien visiter, en y projetant une installation future. On n’a pas juste regardé ces fermes sur les réseaux sociaux”, insiste Charlène Mignot. Cette recherche a permis de structurer juridiquement le projet. Chacun son activité et son statut juridique, le tout coiffé par “une structure chapeau” pour concrétiser la démarche collective, notamment en ce qui concerne la mise en commun des bâtiments et du matériel.
Charlène et ses collègues ont travaillé avec les Fermes Partagées, une structure coopérative membre de l’Union régionale des scop Auvergne-Rhône- Alpes. “Ce côté coopératif nous a parlé très vite, aussi bien pour son aspect social que pour la dynamique qu’il apporte sur un territoire en impliquant d’autres acteurs”, témoigne Charlène. Le statut SCIC (société coopérative d’intérêt collectif) permet effectivement d’inclure différentes parties prenantes au projet : consommateurs, collectivités locales….
PRESSION FONCIÈRE
Premier obstacle : le budget, le prix du foncier étant particulièrement élevé dans l’Isère et la proche Savoie. Charlène et ses amis pouvaient réunir 500 000 €, pas plus, alors que des fermes dépassent allègrement ce montant dans ces départements. Ce qui contraint souvent les jeunes à n’acheter qu’une partie et à louer le reste. Ces recherches de fermes à reprendre s’effectuent sur le Répertoire Départ Installation (RDI) géré par les chambres d’agriculture, le site de la SAFER et quelques autres moins connus. Les prix varient du simple au double d’un département français à l’autre. “Pour reprendre, il vaut mieux être filles ou fils d’agriculteurs sauf que de plus en plus ne veulent pas prendre la suite de leurs parents. Il faut donc soit avoir un patrimoine personnel, soit être un collectif”, explique Charlène. Second problème : les nouveaux venus, sans parents agriculteurs, eux, se bousculent au contraire. “Jusqu’à dix candidats par dossier avec des biens qui peuvent partir en 24 à 48h”, souligne Charlène.
“La situation de reprise n’est pas facile pour des enfants d’agriculteurs. “En arrivant de l’extérieur, c’est plus simple de tout remettre à plat et d’inventer d’autres formes d’organisation”, constate Charlène
Comment expliquer ces problèmes de succession ? Charlène a pu constater que la situation de reprise n’est pas facile pour des enfants d’agriculteurs. “Il y a une pression familiale particulière. S’ils veulent changer, cela peut contrarier leurs parents et ils vont devoir se justifier.” Exemple : ceux qui veulent replanter des arbres alors que leurs parents les ont arrachés pour avoir des parcelles plus faciles à travailler et se sont battus pour rassembler leurs terrains au moment du remembrement. “Ces dissonances sont un impensé dans les successions dont on ne parle pas souvent. En arrivant de l’extérieur, c’est plus simple de tout remettre à plat et d’inventer d’autres formes d’organisation”, constate Charlène. Lâcher ses terres à des nouveaux venus n’est pas non plus simple d’un point de vue affectif. “On était allés très loin pour une ferme située dans le Parc naturel régional de Chartreuse mais, au dernier moment, le vendeur a voulu retirer ses terres et nous céder que les bâtiments où j’aurais élevé mes chèvres hors-sol au lieu de les laisser en plein-air.”
La jeune équipe a aussi dû affronter quelques coups tordus. “La SAFER joue un rôle prépondérant dans la régulation du foncier mais elle n’échappe pas aux pressions”, raconte Charlène. Ainsi, sur un autre projet où leur dossier semblait clairement favori pour sortir en tête, ils ont été recalés au dernier moment. “On avait franchi toutes les étapes : plan de financement, plan de développement, étude de commercialisation… Mais on a découvert qu’il était prévu que cette reprise se transforme en agrandissement d’une autre ferme. Discrètement.” Or, habituellement, les candidats à l’installation sont prioritaires pour justement renouveler les générations. “Ils n’avaient pas vu venir notre petit collectif. Du coup, notre projet a été débouté au prétexte qu’il était encore au stade de l’émergence.”
L’univers des reprises de fermes campagnardes étant impitoyable, les trentenaires se sont intéressés à la ferme métropolitaine de Grenoble dites des Maquis. “Une ferme créée de toutes pièces entre 2010 et 2012 par la Métropole de Grenoble, sur les collines des communes de Gières et de Saint-Martin d’Hères pour prendre le relais du dernier exploitant qui s’arrêtait.” Les élus souhaitaient préserver ces prairies pour éviter que les paysages ne se referment en étant couverts d’arbres. Deux couples s’étaient déjà succédé comme locataires sur cette exploitation quand Charlène est arrivée. Pas de privilèges au niveau des prix. “La Métropole s’aligne sur le barème de la SAFER.”
Ce modèle des fermes portées par des collectivités locales commence à se développer en maraîchage mais il n’est pas encore très répandu en élevage. Charlène en a vu dans les Cévènnes et dans les Pyrénées-Orientales. Dans les deux cas, il s’agissait de garder ouverts des terrains pour éviter la propagation des incendies. Il existe aussi près de Grenoble la Ferme municipale de la Grangette à la Chapelle-du-Bard, commune d’Allevard-les-Bains, sur les contreforts du Massif de Belledonne.
Leur projet dans cette ferme métropolitaine : produire une vingtaine de légumes de mars à novembre sur 7 000 m2 à 8 000 m2, disposer d’une centaine de poules pondeuses pour proposer des oeufs en circuits courts et, peut-être à terme, du porc pour valoriser notamment le petit-lait. Sans oublier un volet accueil à la ferme qui fait non seulement partie du projet mais aussi du contrat passé avec la Métropole de Grenoble. Autre passage obligé : le stage transmission-installation qu’ils ont choisi d’effectuer à l’ADDEAR de l’Isère, créée pour que des paysans transmettent leur expérience aux porteurs de projets. Une structure proche de la Confédération paysanne, un syndicat qui défend l’agriculture extensive et le bio. Installation prévue au 1er janvier 2026.
———————————————————-UNE MÉTROPOLE TRÈS AGRICOLE
La Métropole de Lyon s’est mobilisée pour sauver la dernière ferme de Lyon et accompagne les installations de néo-agriculteurs. La Métropole de Lyon a utilisé le programme PENAP (1) pour sanctuariser 11 000 hectares protégés, avec un objectif de 13 000 hectares d’ici mi-2026. 170 projets agricoles ont été accompagnés pour 2,5 millions d’euros tandis que 38 autres l’ont été en cofinancement avec l’Etat et l’Europe pour 1 million d’euros. Cette institution précise avoir également “reclassé 100 hectares urbanisables en zones agricoles à travers plusieurs modifications du PLU-H”. Son programme AgrEauEco a aidé 72 exploitations à adapter leurs pratiques notamment en développant les haies (470 000 €), et elle a versé 200 100 € à 38 exploitations dans le cadre de son plan bio pour structurer des filières localement. Sans oublier un “réseau métropolitain de fermes semencières locales” lancé avec le CRBA (Centre de Ressources Botanique Appliqué de Lyon). Objectif affiché : “sélectionner des variétés de semences adaptées aux besoins des agriculteurs et aux nouvelles conditions climatiques”. Politique qui s’accompagne également par l’accompagnement de 40 “jardins collectifs et partagés nourriciers” (566 220 €) et son implication dans la démarche Quartiers Fertiles de l’Agence nationale pour la rénovation urbaine avec 26 projets sur 8 communes : jardins, fermes urbaines, lieux d’animation, tiers-lieux alimentaires… Soit 1,8 million d’euros auxquels s’ajoutent des projets soutenus directement comme la ferme urbaine de Caluire-et-Cuire (437 700 €). La Métropole de Lyon est entrée directement au capital de la Ferme de Lyon (ex ferme Perraud), dernière exploitation de cette ville, sauvée via une SCIC, une société coopérative d’intérêt collectif. La constitution en SCIC est un choix de fonctionnement démocratique. En statut coopératif, chaque porteur de part sociale pèse une voix aux assemblées générales quel que soit le montant de son apport. La SCIC facilite aussi la transmission des fermes car ces parts sociales ne sont pas valorisées au fil des ans : en cas de départ, le nouvel entrant les rachète au prix de départ.
ESPACE-TEST AGRICOLE
La Ferme de Lyon et le Courtil de Quincieux ont profité de l’accompagnement des Fermes partagées, une coopérative d’activités (CAE) créée en 2021 à l’initiative du GRAP, le groupement régional pour une alimentation de proximité et de trois exploitations : la Ferme des Volonteux une coopérative de Beaumont-et-Valence, dans la Drôme, La Ferme de Chalonne à Charrette dans l’Isère et La Clé des Sables, à Saint-Latier, au pied du Vercors, dans le même département. Le statut coopératif et les compétences partagées permettent de rendre plus accessibles l’agriculture à des porteurs de projets. Le fonctionnement collectif rend aussi possibles les périodes de repos et de congés difficiles à trouver quand on est seul sur sa ferme. Plus innovant, la Métropole de Lyon a développé un espacetest agricole métropolitain qui a ouvert à l’automne 2024 à Vaulx-en-Velin. Trois porteurs de projet ont pu se lancer avec une activité en maraîchage biologique sur ce site de 6 ha qui comprend 900 m2 de serres tunnels. Un projet de 2,5 millions d’euros financé par la Métropole. La Ville de Vaulx-en- Velin accompagne aussi ce projet en mettant à disposition une partie du foncier. (1) PENAP (Protection et mise en valeur des Espaces Naturels et Agricoles Périurbains ).

Atelier pratique, déjeuner partagés, chantier participatif sont au programme du Festival de l’agriculture urbaine.
———————————————————-FESTIVAL DE L’AGRICULTURE URBAINE
Lancé par la Maison de l’agriculture urbaine, cet évènement a lieu chaque année en mai. 48 heures pour trouver toutes les réponses et partager les bonnes pratiques autour de l’agriculture urbaine, c’est la promesse des initiateurs de ce festival lyonnais. Après une première version initiée en 2016 qui a tourné court, la V2 lancée en 2019 commence à trouver sa place. C’est la déclinaison lyonnaise d’un événement lancé en 2015 par l’Association française d’agriculture urbaine professionnelle (AFAUP), qui se déroule désormais dans 36 villes en France et quelques autres en Belgique et en Suisse, ou encore au Luxembourg et en République Tchèque grâce à la mobilisation d’une centaine d’associations.
Objectif : sensibiliser les citoyens et pousser le sujet auprès des élus. “La Métropole de Lyon s’est plutôt bien emparée du sujet depuis l’élection des écologistes mais on aimerait une politique locale d’agriculture urbaine plus ambitieuse en concertation avec la Ville de Lyon”, déclare Adrien Béat, qui anime l’association Maison de l’Agriculture Urbaine. Il considère toutefois cette situation “normale” car ce sujet en est à ses débuts. “Ville et Métropole de Lyon se sont saisies à très bon escient du levier de la restauration collective pour donner des débouchés en circuits courts aux agriculteurs. L
a Métropole soutient des fermes mais la Ville de Lyon se concentre plus sur la végétalisation que sur la plantation de vergers municipaux.” Du coup, Adrien Béat a décidé, avec Lou Balanche, de relancer cette association et ce festival pour associer aux institutions, “des acteurs locaux du monde paysan et de l’agriculture urbaine”. Trois jours d’animations en continu à Lyon et dans quelques communes limitrophes. Avec des tables rondes, des visites guidées de jardins partagés, des balades urbaines à la découverte des initiatives locales, des ateliers pratiques mains dans la terre, des déjeuners partagés, des chantiers participatifs, …
La mission de la MAU ne s’arrête pas à cet évènement comme le rappelle Adrien Béat : “Nous sommes toute l’année un point de contact pour ceux qui sont en recherche d’informations sur cet évènement.”
Cet article a été publié dans le hors-série Développement Durable 2025 de Mag2Lyon encore disponible par ce lien
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