“C’est le sur-investi qui fait un burn-out”

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Le médecin lyonnais Didier Lechemia s’est imposé comme un des experts français du burn-out. Pour Mag2Lyon, il décrypte les profils des victimes et les mécanismes de ce phénomène qui prend de l’ampleur. Le Dr Lechémia interviendra aux Assises du Burnout dont notre magazine est partenaire. Par Lionel Favrot

Comment êtes-vous devenu un expert du burn-out ?
Dr Lechemia : Je reste avant tout un médecin mais à force de soigner essentiellement des personnes atteintes d’un burn-out, j’ai développé cette expertise. Une spécialisation de fait. Tout est parti de ma rencontre, pendant mes études de médecine, avec le docteur qui soignait mes parents. Il s’intéressait déjà au sujet et j’ai beaucoup apprécié son approche très large. Il pouvait être un médecin “normal” tout en ayant une ouverture vers l’homéopathie et l’acupuncture. Au départ, je ne voulais pas me spécialiser sur une pathologie et je ne le regrette pas. En effet, pour bien identifier un burn-out, il faut connaître tout le reste. Il ne s’agit pas de le confondre avec une tumeur cérébrale ou une hypothyroïdie. Si on veut bien soigner un burn-out, il faut garder cette capacité à embrasser l’ensemble de la médecine.
En 1987, on parlait déjà de “burn-out” ?
Oui, c’est même plus ancien ! Ce terme de burn-out a été popularisé en 1974 par Herbert Freudenberger, un psychiatre américain d’origine autrichienne. Avant, les médecins parlaient du “syndrome d’épuisement professionnel”. Ce qu’on appelait la neurasthénie des intellectuels à la fin du XIXe siècle, ou la fatigue industrielle dans les usines des années 1920, n’était ni plus ni moins qu’un burn-out. On peut même remonter au début du XVIIe siècle avec le premier livre de l’histoire de la psychiatrie, Anatomie de la mélancolie, que l’anglais Robert Burton a consacré aux nobles qui stressaient à l’idée de tomber en disgrâce. Dans les années 50-60, un psychiatre français, Claude Veil, a beaucoup fait avancer ce sujet en posant les bases de la psychopathologie de la souffrance au travail. Il en a monté les premières consultations.
Qu’est-ce qui explique qu’on bascule d’un investissement passionné dans son travail au burn-out ?
La victime du burn-out c’est celui qui donne tout, celui qui donne trop. Celui qui ne sait pas s’arrêter. Il travaille davantage et plus tard que les autres, il ne prend pas de vacances, il se met « la rate au court-bouillon” parce qu’il n’a pas fini…  C’est le sur-investi, le perfectionniste… Il ne voit pas la limite et va plus loin, toujours plus loin… Contrairement à une terrible idée reçue, aucun fainéant ne fait un burn-out. On a une vision caricaturale du burn-out : maladie à la mode, maladie des faibles, maladie de ceux qui s’écoutent trop… Bref, des états d’âme de gens qui se regardent le nombril. Mais c’est tout, sauf ça ! Ce sont les forts qui font un burn-out.
Ces personnalités susceptibles de faire un burn-out n’arrivent pas à l’anticiper parce qu’elles arrivent justement à franchir limite sur limite ?
Il y a effectivement ce profil des forts psychologiquement, et des forts physiquement, qui sont capables de donner beaucoup. Jusqu’au burn-out. Il existe aussi des gens qui, sans être spécialement forts, sont également sur-investis. Leurs limites arrivent plus vite que les forts mais ces deux profils peuvent finir en burn-out. Le tout représente quand même 9 millions de personnes en risque de burn-out, soit 30% des salariés, et 3 millions de personnes déjà en burn-out.
Les burn-out sont donc fréquents même chez les champions sportifs ?
Oui, mais ils les racontent après leur carrière. Exemple : le nombre de joueuses de tennis qui partent en live, par exemple, est tout à fait significatif.
Qu’est-ce qui distinguent ceux qui “lèvent le pied” à temps ?
Le burn-out c’est un état de stress qui dure. Les experts ont dénombré 132 signes de burn-out et chacun de ces 132 signes de stress peut annoncer un burn-out. Principalement la fatigue et les insomnies. Ne pas dormir, se sentir fatigué ou encore être irritable… Cela peut être quelqu’un qui avait une mémoire d’éléphant, et qui la perd.
Ce qui peut arriver à tout le monde…
Oui, si cela arrive de temps en temps, il ne faut pas s’alarmer. De même si cela s’explique par une situation particulière. Exemple : après un décès, ce n’est pas un burn-out, c’est une dépression. En fait, le burn-out, ce sont des marches qu’on descend. Au départ, dans la phase dite d’alarme, on voit apparaître des symptômes qui n’existaient pas avant et qui peuvent nous alerter. Ensuite, on passe à la phase de résistance qui est plus perverse.
Pourquoi vous qualifiez cette phase de résistance de “perverse” ?
Parce que ces symptômes d’alarme disparaissent pendant cette phase de résistance ! La personne qui fait un burn-out, passe alors en mode super-héros. Elle repousse les limites et se sent bien. Seul l’entourage peut réagir en lui expliquant que dormir 3h par nuit et être en pleine forme n’a rien de normal.
Qu’est-ce qui peut expliquer cette résistance à la fatigue ?
Le fameux cortisol, l’hormone du stress, qui dope et donne l’impression d’être inoxydable. Les neurotransmetteurs comme l’adrénaline sont sollicités à fond. Ce tsunami biologique booste jusqu’à l’effondrement. Pourquoi ? Parce que ce cortisol à petite dose est anti-inflammatoire. Au contraire, si on le produit à haute dose pendant par exemple six mois, il devient pro-inflammatoire.
Quelles sont les conséquences de ce tsunami biologique en termes de santé ?
Le cortisol s’attaque à tout l’organisme, en commençant par les artères. Des gars sportifs qui n’ont jamais bu ni fumé et qui n’ont jamais eu de diabète, vont faire un infarctus à 50 ans car leurs artères sont bouchées. Ou des AVC. On voit aussi beaucoup de lymphomes ou des maladies auto-immunes. Cette inflammation va aussi attaquer le cerveau entrainant des pertes de mémoire, de concentration… On finit par perdre nos fonctions exécutives et on devient incapables de programmer quoi que ce soit. J’ai eu un chef d’entreprise qui, tout à coup, ne savait plus passer les vitesses de sa voiture.
On est donc loin de soi-disant états d’âme !
Très loin. En réalité, les neurotramsmetteurs et les hormones s’emballent jusqu’à l’effondrement. Quand le cerveau est attaqué, on peut avoir des conséquences parfois irréversibles. Même si ce n’est heureusement pas systématique. Ce qu’il faut retenir c’est que ce qui nous aide à tenir et nous sauve à un moment donné, va nous présenter un jour la facture. Cet emballement masque la situation. Comme un conducteur qui roule à fond sans voir que la jauge d’essence baisse évidemment plus vite.
Comment réagir avant qu’il ne soit trop tard ?
Tout d’abord une prise de conscience. Le mode super-héros, c’est la phase de déni-habituation. C’est quand on dit à ces personnes en burn-out qu’ils sont crevés, et qu’ils nient. Exemple : au lieu d’être KO à 23h, ils ne s’arrêtent plus désormais avant 2h du matin. Là, on a franchi un pas et ils doivent s’en rendre compte.
Avez-vous des patients qui viennent vous voir dans la phase d’alarme ?
Oui, mais généralement, ce ne sont pas eux qui viennent spontanément. Ils sont envoyés par des gens qui ont fait eux-mêmes un burn-out, et qui savent repérer les signes qui leur ont échappé quand ils étaient en train de s’enfoncer. Ce sont les mieux placés. Pour que les gens en burn-out, le comprennent, il faut beaucoup expliquer. Je leur montre notamment des slides pour exposer les différentes phases et qu’ils se reconnaissent.
Un exemple de burn-out que vous avez accompagné ?
Le directeur de la filiale française d’un grand groupe américain. Le directeur de la filiale allemande avait fait un burn-out et sa hiérarchie lui a demandé de cumuler son poste avec le sien, tout en lui supprimant des effectifs… Il avait pourtant alerté que, déjà, il n’y arrivait pas car il était surchargé. Il avait fait le diagnostic ! Evidemment, le burn-out est arrivé. Cet homme est arrivé devant moi “cramé”. Il s’est arrêté 8 mois, avant de retourner dans cette boite et de craquer encore plus fort. Je l’ai croisé plus tard et il m’a dit qu’il avait été remplacé par le directeur de la filiale belge qui avait dû cumuler la direction de trois filiales… Ce Belge a fini lui aussi en burn-out.
Là, on est dans un cas typique de déficience dans l’organisation d’un grand groupe qui avait les moyens d’éviter le pire, mais tout le monde ne peut pas ralentir et encore moins s’arrêter tout d’un coup…
C’est effectivement là que cela se complique. Je peux conseiller à un salarié, même un cadre dirigeant, qui n’est plus dans un état tout à fait normal, de faire remonter ce problème à sa hiérarchie ou à la médecine du travail. Exemple : s’il doit ramener tous les soirs du travail à la maison, il faut procéder à des ajustements. On ne peut pas aider quelqu’un qui glisse vers un burn-out, sans l’aider à faire évoluer son environnement.
Les victimes les plus fréquentes du burn-out, ce sont les cadres pris entre le marteau et l’enclume, par exemple entre leurs collaborateurs à encadrer et les consignes de leurs directions, ou les chefs d’entreprise qui endurent “pour faire tenir leur boite”?
Les deux mais la sortie de crise est beaucoup plus simple pour le salarié qui peut changer de poste, s’arrêter… A partir du moment où il est conscient de son burn-out, il est sauvé. Le chef d’entreprise est maître de son destin mais il est aussi dans un système et peut donc être victime de son environnement. Ce sont eux qui nous inquiètent le plus. Même s’il sait qu’il devrait s’arrêter, il ne peut pas. Idéalement, il faudrait anticiper quand on pense que rien ne peut nous arriver. Par exemple, quand on se sent dans la force de l’âge à 40 ans, il faudrait réaliser que le burn-out est une possibilité, et s’entourer de collaborateurs capables de prendre le relais.
Mais, dans une période où les crises s’enchainent et affaiblissent les entreprises comme aujourd’hui -Covid, hausse des matières premières, hausse de l’énergie- ces solutions de bon sens sont-elles encore envisageables ? Autre exemple : un secteur économique qui dépend d’une programmation pluri-annuelle de l’Etat qui ne vient pas. Pour qu’un patron puisse s’entourer, et déléguer, il faut déjà que l’entreprise se développe et qu’il puisse embaucher !
C’est certain. Justement, quand on conserve sa lucidité, on n’est pas en burn-out. Si un patron est conscient que les difficultés qu’il traverse, sont systémiques, et que, pour tout ce qui relève de sa responsabilité, il fait le maximum, il peut éviter le burn-out. Ce patron ne va pas tomber dans le syndrome du Don Quichotte ! Sa perception de la situation, sa vision, ses paroles…sont alignées avec ce qu’il vit. Ce qui caractérise le burn-out, c’est la perte de lucidité. On ne tient plus debout dans un environnement qui décroche, mais on se croit encore performant.
Le chef d’entreprise, lui, a une autre solution que fermer sa boite ?
C’est le pire cas pour nous. De la navigation à vue. On va essayer de faire le moins mal possible. De toutes façons, on est assez souvent dans ce cas avec un burn-out. Même un cadre qui peut s’arrêter, par exemple en démissionnant, va par exemple perdre ses indemnités. Et si le trou dans son CV se voit, il peut se retrouver marqué au fer rouge par ce burn-out quand il cherche un autre poste. Mais on peut quand même trouver des solutions.
Qu’avez-vous proposé à des patrons proches du burn-out ?
J’ai eu le cas d’artisans qui, par culture familiale, refusaient tout emprunt, même si un investissement pouvait soulager leur charge de travail. J’ai essayé de les faire évoluer sur ce point. J’ai eu aussi un artisan qui travaillait dans le bâtiment et avait conscience qu’il devait s’arrêter avant le burn-out. Je lui ai suggéré de travailler en coopération. Il a pris du repos, confié des chantiers à d’autres artisans. Quand il a repris le travail, au lieu d’avoir le choix entre être surmené ou refuser des commandes, il a continué ces collaborations et trouvé un nouvel équilibre.
Cet artisan n’avait pas eu l’idée lui-même ?
Ce n’était pas non plus dans ses habitudes. Je lui ai proposé de contacter son principal fournisseur pour qu’il lui recommande des professionnels de confiance. Vous savez, quand un médecin soigne un burn-out, il doit parfois complètement sortir de son rôle. On devient un peu conseiller financier, conseiller conjugal etc. En fait, les patients sont dans un tunnel. On est là pour leur montrer des voies qu’ils n’imaginent pas.
La surcharge de travail est la seule cause de burn-out ?
Non. Il faut préciser tout d’abord qu’à cette surcharge de travail, peut s’ajouter la pénibilité du travail. Une infirmière à l’hôpital, par exemple, a trop de travail dans un environnement physiquement et psychologiquement dur. Ce qui fait deux causes de burn-out. Mais l’autre origine fréquente du burn-out, c’est la qualité empêchée. Si une infirmière doit expédier les soins des patients, cela fait une troisième cause de burn-out car elle est poussée au conflit éthique. On lui demande de ne plus faire son travail comme elle estime devoir le faire. Cela peut être aussi le cas d’un médecin qui refuse de procéder à des soins superflus.
C’est fréquent ces “conflits éthiques” ?
Les plus “beaux” cas que j’ai vus, c’est dans la banque et l’assurance. Des gens à qui leur hiérarchie demandait de vendre des produits auxquels ils ne croyaient pas, à des clients qu’ils connaissaient assez bien pour savoir qu’ils n’en avaient pas besoin. Ils en arrivaient à ne plus vouloir sortir de chez eux de peur de les rencontrer. Ils avaient l’impression de trahir. Ce qui n’est pas sain. Il faut en être conscient : si je ne fais pas un job en accord avec mes valeurs, je peux aussi faire un burn-out. Et cela peut aller très loin. J’ai un ami ORL qui s’est suicidé car sa clinique qui lui reprochait de ne pas traiter assez de cas, donc de ne pas assez rapporter d’argent, l’avait menacé de se séparer de lui.
D’autres vont avoir des réactions différentes, soit accepter sans scrupule, soit exercer leurs compétences dans un environnement moins exigeant…
Oui, certains s’arrangent avec leur conscience, jusqu’au jour où cela va vraiment trop loin. D’autres vont choisir une entreprise où les conditions de travail sont meilleures mais ils peuvent aussi se retrouver face à un conflit éthique sans nécessairement être surmenés.
Après un burn-out, on peut rebondir ? Un conseil de lecture par exemple !
Bien sûr. Mon prochain livre par exemple… Ce que je conseille, ce sont les témoignages de ceux qui ont déjà fait un burn-out. A leur lecture, une personne qui glisse vers le burn-out peut se dire : “mais c’est moi ça !” Exemple avec le livre Je ne te pensais pas si fragile. Je conseille aussi les livres de la psychologue Marie Pezé qui est pour moi la “papesse du burn-out” car elle a beaucoup œuvré dans la prise en compte de ce sujet au sein des hôpitaux depuis les années 1990. Je recommande le site internet qu’elle a monté, Souffrance et travail, qui propose de nombreuses ressources. Ou encore, traduits de l’américain, les livres de Christina Maslach, une sommité qui a formalisé le burn-out. Elle a inventé un test, le Maslach Burnout Inventory. On peut trouver ce MBI en ligne et le faire soi-même pour mesurer son degré d’épuisement, de dépersonnalisation et d’accomplissement personnel.

Kikka – Laure-Emmanuelle Degen : Je ne te pensais pas si fragile, éditions Eyrolles 2021, Marie Pezé Prévenir et soigner le burn-out pour les Nuls, éditions First 2022

Un lymphome et un infarctus
Vous-même, avez-vous évité le burn-out ?
Dr Lechémia : Oui, mais j’ai fait un lymphome à 43 ans, ce qui est un signe d’épuisement. Et, plus récemment, un infarctus. J’étais quelqu’un de stressé même si c’était un bon stress, c’est-à-dire celui d’une personne passionnée par son travail, ce qui n’est pas comparable aux pressions que peut subir par exemple un chef d’entreprise. Moi aussi, j’ai trop donné. Chaque jour, j’échangeais pendant 4h par mail, en plus de mes consultations. Mon corps m’a fait payer mais ma tête a tenu.

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