Permettre aux jeunes porteurs d’un handicap mental de s’intégrer au monde du travail ordinaire, c’est l’ambition de cette formation “d’employé polyvalent du commerce et de la distribution” lancée par l’école de commerce Eklya. Une première en France. C’est l’une des initiaties distinguées par Mag2Lyon pour ses 16e trophées Economie sociale et solidaire en novembre 2025. Prochaine édition en novembre 2026. Par Lionel Favrot
Tous les lauréats sont à découvrir dans ce hors-série
“Qu’est-ce qu’il y a après le collège pour des enfants en situation de déficience intellectuelle ?”, se sont interrogés Vanessa et Sébastien Arcos, quand leur fille, Valentine, porteuse d’une trisomie 21, s’est approchée de sa quinzième année. La réponse a été rapide : pas grand-chose si les parents veulent éviter le placement en entreprise adaptée. Auparavant, ils s’étaient mobilisés pour maintenir leur fille dans un cursus classique. La Souris Verte, une association lyonnaise qui a justement pour principe de réserver un tiers des places de ses crèches à des enfants en situation de handicap, leur a offert un accueil “formidable”. La suite a été beaucoup plus compliquée.
Pour la primaire et le collège, ils ont eu le sentiment de devoir livrer un “combat non-stop” (*). Epuisant. Certaines équipes pédagogiques se sont révélées particulièrement volontaristes avec un accueil en classes ULIS (Unités localisées pour l’inclusion scolaire), mais les représentants de l’Etat poussaient chaque année à un placement en IME (Institut médico- éducatif). Restait donc à trouver une solution à la sortie du collège. Or, Sébastien Arcos dirige les deux écoles de commerce de la CCI de Lyon Métropole Saint-Etienne Roanne : Eklya School of Business et Hybria, situées à Ecully, qui fonctionnent sur le principe de l’alternance. “On se présente souvent comme l’école du commerce plutôt que de commerce”, rappelle Sébastien Arcos pour insister sur cette démarche très tournée vers le terrain. Le poste idéal pour chercher une solution. Ce directeur va avoir l’écoute de Philippe Valentin, président de la CCI Lyon Métropole Saint- Etienne et et de Patrick Parrat, élu à la CCI et président d’Eklya.
“JOUER COLLECTIF”
Sébastien Arcos va alors identifier un diplôme de niveau 3, équivalent du CAP de l’Éducation nationale, dans les formations que le réseau des CCI de France a déjà fait reconnaître par le ministère du Travail. Une formation en deux ans “d’employé polyvalent du commerce et de la distribution”. Un gain de temps précieux ! Lancer une formation de zéro aurait été bien plus long que d’adapter celle-ci à des élèves en situation de handicap. Ce qui est déjà un défi. “On a tout de suite joué collectif”, se souvient Sébastien Arcos qui va constituer un groupe de travail pluridisciplinaire : le professeur Damien Sanlaville, des paramédicaux, une orthophoniste, une ergothérapeute, l’IFIR qui est le CFA de la CCI, une institutrice expérimentée, la Fondation Paul Bocuse et des employeurs potentiels.
Principale adaptation : précéder cette formation d’une prépa de six mois avec une mise à niveau en français et en mathématiques mais aussi en expression orale. Cette période de transition leur a paru essentielle à la réussite de la formation. “Grâce à des séances de sport et de théâtre adaptés, on leur apprend à sortir de leur zone de confort. En effet, avec l’alternance, ils vont passer d’un environnement habitué à leur handicap, à un milieu professionnel où ils se retrouveront face à des clients, des collègues et des managers qui ne seront pas préparés.” Ce travail collégial pendant deux ans, a également permis de réécrire toute la formation en français facile à lire et à comprendre, de revoir les évaluations et de concevoir cette préparation de six mois autour des fondamentaux. “Les entreprises savent bien que ces jeunes n’iront pas aussi vite que leurs collègues mais ces six mois vont leur permettre d’être plus opérationnels”, assure Sébastien Arcos. Adaptation validée par France Compétences dans le cadre du renouvellement des agréments pour les formations de CCI France.

MOBILIERS ACTIFS
Pour l’apprentissage des savoir-faire professionnels, La Vie Claire et Carrefour ont fourni de véritables “petits magasins” à la taille des locaux d’Eklya qui a libéré de la place pour les accueillir. “On a aménagé une salle de classe, un espace zen et une grande pièce avec différents ateliers. On a reconstitué l’équivalent de sept univers marchands différents : épicerie, épicerie sèche, gâteau, hygiène, vêtements, librairie- papeterie… Avec une vraie caisse Carrefour”, décrit Sébastien Arcos, “Ils apprennent avec des produits principalement factices, à gérer des rayons.”
La société Tek Active a fourni du mobilier de bureau “actif”. Le plus courant est le fameux bureau à hauteur variable qui permet de travailler assis ou debout pour limiter les troubles musculosquelettiques. Il y a aussi le vélo-bureau équipé d’un siège et d’un pédalier comme sur un vélo d’appartement, mais d’une tablette à la place du guidon pour poser par exemple un ordinateur. Idéal pour ceux qui ont du mal à rester en place. “Il y a des personnes qui ont besoin d’être actives, même assises”, image Sébastien Arcos. Pédaler plutôt qu’agiter les jambes dans le vide, les aide à se re-concentrer. Exemple : les élèves avec des troubles du spectre autistique qui ont besoin de décompresser.
17 élèves sont donc là depuis octobre 2025, avec 5 à 7 encadrants formés au handicap. Des sportifs se sont joints à l’aventure pour cette période de transition notamment l’association Lyon Métropole Natation et le champion de l’OL Corentin Tolisso. Cette première promotion vient principalement du réseau des classes Ulis de la région lyonnaise. Certains jeunes ont été aiguillés par des médecins ou des paramédicaux. “On a même un étudiant de Champagne. Ses parents avaient entendu parler de cette formation et sa maman s’est installée à Ecully pour l’accompagner”, raconte Sébastien Arcos. A partir d’avril 2026, ils seront deux jours par semaine en formation et trois jours en entreprise.
L’occasion d’une nouvelle adaptation en aiguillant ces alternants vers des rayons “un peu plus zen que d’autres” comme les Arts de la Table. “Dans les rayons discount, les clients sont généralement moins patients”, relève Sébastien Arcos, “Les magasins bios et les coopératives correspondent également à l’ambiance recherchée.” Cette formation se déroulant au sein d’un établissement existant, c’est une double inclusion qui s’opère. En effet, ces jeunes fréquentent les autres étudiants d’Eklya qui seront ainsi sensibilisés à l’encadrement des jeunes en situation de handicap. “Sur la base du volontariat, on en profite pour leur expliquer également ce que sont le handicap visible et le handicap invisible”, explique Sébastien Arcos.
Cette première formation inclusive au commerce est un test. Si tout se passe bien, une deuxième formation sera ouverte en octobre 2027. Avec l’espoir d’inspirer d’autres CCI. “Dans quelques années, on aura ainsi des dizaines de jeunes en déficience intellectuelle travaillant dans le commerce”, espère Sébastien Arcos. L’objectif reste bien une alternance en milieu ordinaire qui débouche sur un recrutement. Et là, le chemin à parcourir reste immense. “Il n’y a que 0,5% de la population handicapée mentale qui travaille en milieu ordinaire.”
(*)Lire le témoignage de Vanessa Arcos dans le Mag2Lyon N°170
400 000 € Plusieurs partenaires financiers publics et privés soutiennent le projet : principalement la Région (70 000 €), mais aussi la Fondation du Crédit Agricole (15 000 €), la Fondation Adecco (15 000 €), la Fondation AG2R (10 000 €), l’Institut Mérieux (5 000 €)… Sachant que les entreprises devraient verser 120 000 € via leur OPCO pour les contrats à raison de 9 000 € par élève.











