NOMINATION Thomas Jolly et Laëticia Guédon en “gamers” de mondes ouverts au TNP

Le tandem Thomas Jolly et Laëticia Guédon, nommé à la direction du Théâtre national populaire, est venu rencontrer les équipes à Villeurbanne lundi dernier. L’occasion d’un premier échange autour de leur projet “Monde ouvert”, avec notamment la création d’un festival d’été dans l’esprit de Roger Planchon. Par Agnès Benoist

C’est l’épilogue de la saison 1 de la série “Nomination au TNP”. Le jury composé des partenaires publics — la Drac, la Ville de Villeurbanne, la Métropole et la Région Auvergne-Rhône-Alpes — a nommé à l’unanimité Thomas Jolly et Laëticia Guédon.

Ils forment un tandem inédit : deux voix, deux rapports au monde différents, unis par un même attachement au service public. Une arrivée prévue en janvier 2027 qui suscite de nombreuses attentes.

Ils se sont déplacés dès ce lundi 6 juillet sur le terrain des Gratte-Ciel, au TNP, pour rencontrer le personnel, échanger avec la presse et refermer, en la maîtrisant, une séquence riche en rebondissements consacrée à cette nomination.

Jean Bellorini est encore en poste jusqu’à la fin du mois de décembre. Il laisse un théâtre en meilleur état financier malgré les contraintes budgétaires accumulées au fil des années. Avec humilité et sincérité il a réalisé un travail salué autour des textes et de la création. Il rejoindra sereinement en janvier le Théâtre de Carouge, à Genève.

Réconciliation 

L’annonce de son départ, après deux mandats, avait ouvert un premier appel à candidatures resté infructueux. S’y était ajoutée une déclaration maladroite de l’ancienne ministre Rachida Dati évoquant un éventuel rapprochement entre le TNP, le Pôle Pixel et le numérique. L’annonce de l’intérêt de Thomas Jolly, metteur en scène des cérémonies des Jeux olympiques de Paris 2024, avait aussitôt enflammé les esprits.

Un nouvel appel à projets a finalement été publié et Thomas Jolly s’est présenté en duo avec Laëticia Guédon, directrice des Plateaux Sauvages à Paris.

Deux parcours singuliers se rejoignent.

“Entre nous, il y a du débat, des esthétiques et des formes différentes”, explique Laëticia Guédon, qui sera la première femme à diriger le TNP depuis son transfert de Chaillot à Villeurbanne.

“Nous voulons réactiver l’idée de Firmin Gémier d’un théâtre d’expérience collective et de réconciliation”, assure le duo.

À peine la ligne d’arrivée franchie, ils sont donc venus sur place pour faire taire les rumeurs qui accompagnent désormais chacun des projets de Thomas Jolly.

Un festival TNP en été

Le projet s’appuie sur le concept de “Monde ouvert”, un terme volontairement emprunté au vocabulaire des jeux vidéo. Pour les gamers, il désigne un espace dans lequel chacun est libre de se promener, d’explorer et de circuler, explique Thomas Jolly.

“Monde ouvert est une invitation lancée au monde à jouer dans une même eau, malgré nos différences et nos origines”, complète Laëticia Guédon.

Le projet prévoit plusieurs temps forts, autant de “mondes ouverts” structurés autour de quatre créations, auxquelles s’ajouteront une pluralité de formats : débats, rencontres et propositions artistiques variées.

Pour Laëticia Guédon, “il faut aujourd’hui laisser une place à la contradiction et retrouver la capacité de s’écouter sans violence”.

Parmi les nouveautés annoncées figure un festival TNP en été, destiné à multiplier les représentations et les formes hors les murs. Une idée qui fait écho à un projet ancien de Roger Planchon, lequel rêvait déjà d’un festival… mais en hiver.

Pluridisciplinarité

Ce “monde ouvert” sera naturellement pluridisciplinaire : théâtre, danse, musique, numérique et audiovisuel, autant de langages familiers aux deux metteurs en scène.

L’un est habitué aux grands plateaux ; l’autre souhaite se confronter à la scène du TNP. Leur ambition commune est de rendre au théâtre public ce qu’il leur a apporté.

Thomas Jolly raconte : “Enfant, dans un collège de Normandie, j’ai du lire un extrait de Sganarelle, dans Le Médecin malgré lui. J’étais paralysé par le stress mais j’ai tout donné. Pour une fois, j’ai fait rire mes camarades autrement. J’étais alors victime de harcèlement scolaire. À ce moment-là, j’ai compris que le théâtre pouvait être une manière d’être enfin moi-même.”

La suite est connue : d’Henri VI, marathon théâtral de dix-huit heures présenté au Festival d’Avignon en 2014, à Thyeste, accueilli notamment aux Célestins, Thomas Jolly affirme son goût des grandes fresques.

Il met ensuite en scène la nouvelle version de Starmania avant d’être propulsé directeur artistique des cérémonies des Jeux olympiques de Paris 2024.

“J’ai vu le public se retourner sur lui-même en trois heures trente”, résume-t-il.

Ce succès immense lui donne aussi l’envie de revenir au théâtre public, là où tout a commencé du Théâtre national de Bretagne, au Quai, Centre dramatique national d’Angers, dont il est directeur en pleine période Covid.

Et quoi de plus symbolique que le Théâtre national populaire de Villeurbanne ? Celui de Firmin Gémier, fondateur du TNP, de Jean Vilar, puis de Roger Planchon après le transfert du théâtre à Villeurbanne.

Le TNP a d’ailleurs récemment consacré un colloque à Roger Planchon, rappelant combien celui-ci avait innové, notamment en expérimentant une direction partagée avec Patrice Chéreau.

Quant à Laeticia Guédon, elle était sur la scène lyonnaise la saison dernière, invitée des Grands Reporterres par le théâtre du Point du jour pour un généreux moment avec Claire Chazal sur le thème de souvenirs culinaires et littéraires.

Depuis dix ans à la tête des Plateaux Sauvages à Paris, elle défend les écritures contemporaines, croise les formats, nourrit le débat et fait du public un véritable acteur de la vie du théâtre.

Quant aux saisons suivantes, il appartiendra désormais à Thomas Jolly et Laëticia Guédon de les écrire. On les jugera sur pièces.

Le duo dispose en tout cas de sérieux atouts pour redonner, dans une période d’incertitude pour les acteurs culturels, un peu d’espoir et refaire du TNP un haut lieu de la création décentralisée.

Finances

Protéger le futur du TNP

“Nous sommes à un moment charnière pour le spectacle vivant. Nous n’avons aucun doute sur le fait que nous allons nous battre pour que ce projet puisse rayonner. Nous sommes enthousiastes et nous avons la peau dure”, a affirmé Laëticia Guédon.

Car la nomination intervient alors que le ministère de la Culture a annoncé le gel d’une partie des subventions de vingt-huit établissements culturels, dont le TNP.

Même si la Drac assure qu’il ne s’agit que d’un report, cette décision fragilise les budgets et les engagements d’une prochaine saison déjà bouclée. La bataille est désormais à mener à 28 au niveau national. 

De son côté, le maire de Villeurbanne, Cédric Van Styvendael, a réaffirmé son soutien au TNP et appelé les autres partenaires à “prendre leurs responsabilités”.

“Oui, il faut continuer à soutenir ce théâtre. Mais il faut que tout le monde joue le jeu : l’État, la Métropole et la Région. La Ville ne pourra pas porter seule cet effort”, conclut-il.

En mai, lors de la présentation de sa dernière saison, après sept années de direction, Jean Bellorini ne cachant pas son émotion avait affirmé que “la meilleure façon de protéger le TNP était de ne pas briguer un troisième mandat afin de responsabiliser l’ensemble des partenaires et de les obliger à se réengager”.

“C’est mon action la plus forte : je m’en vais. Il faut désormais choisir quelqu’un qui apporte du souffle et de l’élan, puis lui donner les clés et les moyens d’agir. ”

Il a d’ailleurs joué les équilibristes pour construire une dernière saison forte mais allégée, afin de ne pas laisser de déficit à ses successeurs.

Photo : Laetitia Guedon et Thomas Jolly @ Villeurbanne-Lucas Frangella

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