Après dix ans à la tête de la Banque Populaire Auvergne-Rhône-Alpes et 40 ans de carrière dans la banque, Daniel Karyotis va quitter son poste fin mai pour prendre “d’autres chemins”. C’est Hélène Madar qui va lui succéder. Sa nomination a été approuvée par le conseil d’administration de la BPAURA début mars. Dans ce grand entretien, il se livre à une analyse de la situation économique, au niveau régional, français et européen, notamment des impacts de l’incertitude politique. Par Lionel Favrot
“Le monde d’après” annoncé après la Covid ne semble pas être au rendez-vous. Les préoccupations écologiques paraissent moins prioritaires, la ré-industrialisation marque le pas… Quelle est votre analyse ?
Daniel Karyotis : Nous sommes peut-être dans entre-deux sans être passés tout à fait d’un monde à un autre. Si on regarde au-delà de l’Europe, au niveau mondial, nous avons une vision plus équilibrée. La Chine a pris une décision stratégique majeure : son prochain plan devrait prévoir l’arrêt de la production de charbon d’ici cinq ans alors qu’elle en est le premier producteur mondial. Elle produit aussi 10 millions de voitures électriques par an. La Chine considère donc que ces sujets environnementaux vont revenir dans les priorités d’un grand nombre de pays demain. Évidemment, elle a la particularité d’avoir un marché domestique très important. Elle consomme ainsi elle-même 75 % de la production mondiale de panneaux photovoltaïques sortis de ses usines.
Selon vous, les polémiques autour des décisions de Donald Trump font oublier que la transition reste à l’oeuvre à l’échelle de la planète ?
S’il y a un arrêt, c’est effectivement aux Etats-Unis. Mais ce pays s’était-il vraiment saisi de cette question sous Joe Biden ? En Europe, il y a quelques atermoiements mais je pense qu’ils sont surtout liés aux enjeux sécuritaires auxquels nous sommes confrontés depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, il y a plus de quatre ans maintenant. Cela ne veut pas dire que ces sujets environnementaux doit gérer des priorités. Elle doit aujourd’hui investir pour essayer, enfin, de créer une défense européenne. Si elle y arrive, 70 ans après les débuts de la construction européenne, ce serait une avancée considérable. Est-ce que la France n’a pas des difficultés à se projeter quand on parle écologie ? Exemple avec les Zones à Faibles Emissions, votées puis remises en cause. C’est vrai. Nous avons un problème avec le temps long en France. Il faut aussi prendre des décisions applicables concrètement. Le calendrier d’interdiction des véhicules les plus polluants dans les ZFE était absolument impossible à tenir jusqu’à son terme. Il ne fallait pas mettre de date butoir sans avoir une vision précise de l’évolution du parc automobile. C’est-à-dire connaître le rythme de conversion des véhicules diesel en véhicules hybrides ou électriques. Est-ce qu’on a les moyens d’accompagner cette transition des Français vers des voitures moins polluantes ? Sans ces réponses, mettre des dates n’a pas de sens. A chaque fois, on manque de vision globale, de stratégie industrielle et de moyens financiers.
D’autres pays ont-ils cette vision et les moyens ?
On peut citer l’Allemagne qui a décidé de mettre 500 milliards d’euros sur la table pour sa défense mais 100 milliards pour l’environnement. Elle le fait non seulement pour marquer son indépendance vis-à-vis des États-Unis -car elle sent le souffle des chars russes dans sa nuque- mais aussi parce que les deux poumons de son économie, l’automobile et la chimie, sont structurellement en grande difficulté. Par conséquent, investir dans la défense peut amorcer une diversification industrielle.
Comment retrouver une stratégie industrielle ?
En face de nous, on a des États-continents (Etats-Unis, Chine, Inde) et des entreprises-pays comme Google ou Alibaba. Il suffit de comparer le PIB de certains pays européens et la capitalisation boursière de Google pour se rendre compte de leur puissance financière. Notre unique chance de lutter à armes égales, c’est l’Europe. Pour que cela fonctionne, la France doit abandonner cette espèce d’arrogance et admettre qu’il y a des compétences dans d’autres pays. Depuis la création de l’Europe, les seules réalisations notables sont la création de la Banque centrale européenne et l’euro.
Quels pays les Français ont-ils eu tort de mépriser ?
On a été très méprisants, pendant des décennies, vis-à- vis des pays de l’Europe du Sud et notamment l’Italie. Des Italiens qui, aujourd’hui, prennent une forme de revanche. Malgré la crise violente qu’ils ont traversée en 2011, ils ont conservé leur industrie, et dans tous les secteurs d’activité, ce qui leur permet d’être le quatrième exportateur mondial en 2025, devant le Japon. La construction de l’Europe repose sur une règle intangible : que chacun accepte les forces et les singularités de chaque pays de la communauté européenne. Si nous y parvenons, nos complémentarités technologiques, universitaires et industrielles sont exceptionnelles. Objectivement, nous aurions une force de frappe très largement équivalente à celle des États-Unis ou de la Chine. Par ailleurs, nous évoquons les souverainetés industrielles ou numériques mais nous oublions la souveraineté alimentaire dont on parlait beaucoup après le déclenchement de la guerre en Ukraine. Or, elle est aussi mise à mal en France. Pour la première fois depuis 50 ans, la France va connaître une balance commerciale agricole déficitaire. C’est affligeant.
On a l’impression que des décisions sont quand même prises pour aller vers une transition écologique mais qu’à la première grogne sociale ou à la première difficulté économique, tout est remis en cause !
Il y a une absence de gouvernance et d’autorité en Europe. Ce qui n’est pas acceptable, c’est qu’une décision prise au niveau des 27 pays européens ne soit pas appliquée de la même manière dans les 27 pays. C’est une faiblesse mortifère de l’Europe. En plus, la France fait toujours preuve de zèle quand il y a des directives européennes. Ainsi la directive CSRD, portant sur des critères extra financiers, n’est pas appliquée en Pologne et en Allemagne. Est-ce acceptable ? Bien sûr que non. Veillons collectivement à réduire le nombre de directives européennes mais en exigeant leur application dans tous les pays européens. Ne pas exiger cela, c’est détruire l’Europe pas à pas.
C’est ce qui explique la montée d’un sentiment anti-européen ?
Arrêtons d’accuser l’Europe car nous avons une responsabilité qui nous est propre. Est-ce l’Europe qui a dégradé les comptes publics en France et amené notre dette à plus de 3 400 milliards d’euros ? Personnellement, je pense malheureusement que la France, ne joue plus en première division de l’économie mondiale. Sa position considérablement dégradée ces quinze dernières années sur le plan universitaire et scolaire. Oui, la France dispose d’un potentiel et d’atouts considérables mais estce suffisant pour réussir ? A titre personnel, vous connaissez ma réponse.
“Je suis favorable à un interventionnisme pesé, choisi et réfléchi. Ainsi, un véhicule d’Etat aurait pu racheter la partie pharmaceutique de Sanofi si nous considérons que nous devons conserver une souveraineté dans la santé.”
En France, on manque de lucidité ?
Globalement, nos politiques -pas tous heureusement- sont souvent dans le monde d’avant face à une économie qui se transforme à une vitesse exponentielle. Ainsi, quand le Gouvernement bloque la fusion entre Renault et Fiat, et que dans la foulée, Peugeot vole dans les bras de Fiat, est-ce normal ? Quand le Gouvernement s’oppose au rapprochement entre le Canadien Couche-Tard et Carrefour, alors que tous les grands acteurs de la distribution sont en difficulté quelques années plus tard, est-ce pertinent ? Quand le CSA refuse la fusion entre TF1 et M6, est-ce cohérent à un moment où les grandes plateformes américaines assèchent le marché audiovisuel ? Ce sont des décisions symptomatiques d’une vision passéiste !
Vous êtes opposé à tout interventionniste en matière économique ?
Non, je suis favorable à un interventionnisme pesé, choisi et réfléchi. Ainsi, un véhicule d’Etat aurait pu racheter la partie pharmaceutique de Sanofi si nous considérons que nous devons conserver une souveraineté dans la santé. L’État peut aussi créer des véhicules financiers pour favoriser l’émergence de grands groupes industriels et se retirer au moment opportun. J’ai évoqué le secteur pharmaceutique mais il y a aussi les entreprises du secteur de la Défense. Il ne faudrait pas que toutes nos pépites soient rachetées par des fonds anglo-saxons. En revanche, l’État ne doit pas s’immiscer dans la gestion de ces entreprises car il n’en a pas la compétence.
Voyez-vous les conséquences de ce manque de stratégie à l’échelle régionale en tant que directeur de la Banque Populaire Auvergne Rhône Alpes ?
Je constate que nos entreprises sont souvent très résilientes malgré un environnement très compliqué. On parle souvent du nombre de défaillances d’entreprises qui augmente en France mais, en réalité, nous sommes revenus au niveau d’avant Covid. La France traverse une période politique délicate mais l’économie tient bon ! Notre croissance a été de 0,9 % en 2025, ce qui a été plutôt une bonne nouvelle. Les autres pays européens résistent aussi : l’Allemagne commence à sortir de la récession, les Pays-Bas étaient quasiment à 2 % de croissance en 2025, l’Espagne à presque 3 %, l’Italie autour de 1,2 %. L’Europe résiste, la France est résiliente et l’économie régionale l’est aussi. La situation varie bien sûr d’un secteur d’activité à l’autre.
Dans la région, qui souffre ?
La restauration, le commerce de proximité et l’automobile connaissent une période très difficile.
Et l’immobilier ?
L’immobilier sort peu à peu la tête de l’eau. Et ceux qui se sont diversifiés, par exemple dans la logistique, s’en sortent mieux.
Pourquoi ces professionnels se disent de nouveau en difficulté ?
C’est lié à un ensemble d’éléments : instabilité politique, fiscale, sociale, des élections proches qui bloquent aussi les décisions sur les projets en cours. Enfin, l’environnement financier n’est pas favorable car les taux à long terme sont tendus depuis 6 mois. La France emprunte autour de 3,40 % à 10 ans et, par conséquent, cela a un impact sur les taux des prêts immobiliers qui sont repartis à la hausse.
Qui s’en sort vraiment ? Des secteurs emblématiques de la région comme la chimie semblent aujourd’hui en danger.
Même dans des secteurs plus fragilisés, vous avez des entreprises qui marchent bien. Certaines entreprises dans la chimie ont réussi par exemple un bel exercice 2025. Tout comme certains sous-traitants automobiles. La situation d’une entreprise varie au sein d’un même secteur d’activité et dépend aussi de la diversification amorcée par le dirigeant. L’ouverture à l’international peut être ainsi déterminante pour une entreprise.
Qu’est-ce qui distingue ces entreprises qui résistent dans un secteur en crise ?
Elles ont su faire pivoter leur business model au bon moment et avec les bonnes compétences. Par exemple, des décolleteurs de la Vallée de l’Arve, en Haute-Savoie se sont désensibilisés au secteur de l’automobile en investissant dans la défense. Audacieux mais payant !
Quelle conclusion tirez-vous de cette dichotomie entre une situation globale difficile et ces réussites régionales ?
Les chefs d’entreprise s’adaptent plus rapidement que les politiques ! Avec la succession de crises que nous avons connues depuis une quinzaine d’années, je suis bluffé par leur capacité à s’affranchir de l’environnement politique. Il y a quand même une condition : que certaines décisions gouvernementales ne viennent pas percuter leurs activités et qu’on leur donne de la stabilité à défaut d’un soutien franc et massif.









