Quête italienne de l’amitié perdue

La Lyonnaise Dominique Paravel publie début février, “Alice, Disparue”, un roman qui navigue entre les années de Plomb à Venise, marquées par l’activisme d’extrême- gauche et Lyon aujourd’hui, au travers de deux personnages, Aude et Alice. Une jolie surprise pour cette rentrée littéraire d’hiver. Entretien. Par Maud Guillot

Pourquoi votre roman s’ancre-t-il à Venise ?
Dominique Paravel : Je suis née à Lyon, j’y ai fait mes études. Mais j’ai ensuite passé près de 25 ans à Venise. J’ai travaillé à la fac comme professeur de français-langues étrangères. J’avais besoin de vivre retirée du monde ! J’écrivais des poèmes. En 2008, j’ai ressenti le besoin de revenir à Lyon. Je voulais me rapprocher de ma famille mais aussi renouer avec ma langue, ma culture. Lyon et Venise sont donc les deux villes de ma vie. J’avais envie de les associer dans ce roman, d’autant que beaucoup de choses les relient…

Trouvez-vous réellement que Lyon et Venise se ressemblent?
Lyon est une ville plus florentine que vénitienne. Mais les imprimeurs de Venise ont toujours travaillé avec Lyon. Le lien est historique, culturel… Quand je me balade dans le Vieux-Lyon, je trouve parfois une porte ancienne un peu tordue et je me rappelle Venise… De plus, il y a une mélancolie des deux villes. Je leur trouve une sorte de blessure. Lyon n’est pas aimée comme elle devrait l’être. Venise est trop aimée et mal aimée. Ces deux villes se parlent à l’intérieur de moi.

Votre précédent livre, en 2016, évoquait un road-trip incongru, sur la Nationale 7, autour de ronds-points… Pourquoi avez- vous voulu renouer avec Venise cette fois-ci?
Au moment où j’ai quitté Venise, j’ai écrit une sorte d’hommage à cette ville. Ce sont les Nouvelles vénitiennes, qui ont été publiées en 2011 chez Serge Safran. Puis j’ai effectivement écrit deux autres livres sans lien avec Venise. Mais je crois que quand on vieillit, on se retourne assez logiquement sur son passé. J’ai eu 20 ans en 75. Le monde était très différent. J’ai eu 20 ans à Venise… Une ville vivante qui a participé à des mouvements politiques et artistiques importants au XXe siècle. Or ce n’est pas du tout l’image que cette ville renvoie aujourd’hui.

Vous évoquez en effet l’effervescence politique avec une forte implantation des Brigades Rouges dans cette ville ? Est-ce ce que vous avez vécu ?
Oui. D’abord, Venise n’était pas une ville touristique, personne ne voulait y aller. Mais il y avait une vie locale intense, avec énormément d’échanges. À Venise, qu’on soit riche ou pauvre, on se retrouvait forcément. Il y avait une incroyable énergie, et surtout une créativité artistique qui faisait de Venise le San Francisco italien. Mais Venise était aussi un repaire de l’extrême-gauche, très implantée à Padoue. Comme à Lyon, on pouvait facilement s’y perdre et s’y cacher. Le féminisme y était fabuleux. Les femmes étaient combatives, plus qu’à Lyon, car elles avaient plus de luttes à mener face au poids du patriarcat et du machisme. Leur combat était agressif mais aussi tellement joyeux.

Le récit de “Alice, disparue” est donc autobiographique puisqu’il raconte l’histoire de deux jeunes femmes en 76 à Venise…
Je ne suis pas la narratrice Aude, mais j’ai effectivement puisé dans mes souvenirs pour écrire ce roman. J’ai réellement vécu en communauté avec des étudiants originaires de tous les pays, comme Aude et Alice. On voulait trouver une nouvelle manière d’être engagés grâce à l’art. L’engagement politique et artistique allaient de pair. J’en ai fait de belles! En revanche, les personnages relèvent de l’imaginaire, notamment Alice. Certains amis de cette époque sont morts, il était trop douloureux pour moi de parler d’eux directement.

Alice est une Italienne rebelle, aux origines sociales défavorisées, qui finit par disparaître… Pourquoi avez-vous imaginé ce personnage ?
J’avais envie de travailler sur la disparition. Entre mon dernier livre et celui- ci, j’ai vécu plusieurs deuils : mon père, mon meilleur ami… Je n’avais pas envie de parler de la mort mais j’avais envie de traiter de la disparition, disparition des gens qu’on aime, de la jeunesse, d’une manière voir le monde… J’ai donc inventé ce personnage que la narratrice se met à rechercher 40 ans après. Cette enquête est l’intrigue du livre.

Est-ce que ce n’est pas surtout un roman sur l’amitié ?
Si, en vieillissant, on se rend compte qu’on a eu de grandes amitiés dans sa vie, qu’elles sont précieuses. Ces deux femmes s’aiment passionné- ment. Ce n’est pas de l’amour, mais une admiration, un désir de vivre en- semble des choses extraordinaires… J’ai moi-même recherché des amis de Venise longtemps après. Quand on les retrouve, on est parfois un peu déçus, mais on peut aussi être éblouis car le sentiment est resté intact.

On ressent aussi de la nostalgie dans votre roman…
J’ai un tempérament nostalgique et mélancolique, pour tout ce qui disparaît. Ça m’émeut énormément. Mais c’est vrai que je regrette aussi un peu cette époque. Je ne comprends pas cette frilosité, cette peur, cette bien-pensance, cette morale, qui nous touchent aujourd’hui. J’ai vécu une jeunesse délirante, où on osait. On pensait qu’on allait changer le monde. Ça nous donnait un élan. Évidemment, je ne juge pas la jeunesse actuelle car la crise économique est passée par là. Aujourd’hui, on les culpabilise même sur la crise sanitaire.

Vous avez mis quatre ans pour écrire ce livre. Avez-vous toujours besoin de temps pour écrire ?
Non, j’ai vécu ces deux deuils. Ça a été très violent. J’ai fait une forme de dépression. Je ne pouvais plus écrire. Je ne pouvais plus rien faire, même pas lire ou aller au cinéma. Seule la peinture me consolait. L’art m’a beaucoup aidée.

Ce livre est donc une thérapie ?
Pas du tout. Certains auteurs surmontent le chagrin grâce à l’écriture. Ce n’est pas mon cas. J’ai besoin d’être bien pour écrire. J’ai besoin de prendre de la distance avec la douleur. Il faut vivre avec la mort, lui trouver une place. Ce que j’essaie de faire. Ce livre veut donc dire que je vais mieux… Mais si j’ai mis longtemps à écrire ce livre, c’est aussi parce qu’il est écrit à la première personne. C’est la première fois pour moi. Il a fallu que me situe littérairement. Investir ce “je” a été long.

Aimeriez-vous retourner vivre à Venise ?
Non. C’est comme une histoire d’amour : quand elle est finie, on garde des souvenirs, de l’affection, mais je n’ai plus envie. Je suis heureuse de retrouver mes amis là-bas. J’aime cette ville, sa peau, mais ce n’est plus chez moi. Cette ville a considérablement changé. Ils ont par exemple transformé l’ancienne poste en centre commercial… Tout est devenu si mercantile…

Quels sont désormais vos projets ?
Je suis déjà dans l’écriture d’un nouveau livre. C’est un homme qui est abandonné par sa femme sur une aire d’autoroute. Quand on n’a pas de véhicule, c’est un lieu très étrange. J’aime beaucoup les non-lieux. Comme les ronds-points qui ont fait l’objet de mon roman Giratoire. Je suis fascinée par l’aire de Montélimar, la plus grande d’Europe. Je l’ai explorée. J’ai pris des photos… J’ai découvert que certaines familles y passaient une partie de leurs vacances! C’est gratuit. Il y a des jeux pour les enfants. La nuit, on y retrouve aussi des personnages glauques. C’est un microcosme étonnant.

Alice Disparue

1976 à Venise. Alice est issue d’une famille italienne et a connu une éducation très rude, avec ses frères. À l’inverse, Aude est une fille de bonne famille lyonnaise, qui la rejoint à Venise, laissant tomber ses études. Les deux jeunes femmes, idéalistes, découvrent la vie en communauté, la libération sexuelle… Quarante ans après, Aude décide de retrouver Alice mystérieusement disparue en 76. Le roman, écrit au présent, navigue entre ces deux époques. On est porté par cette quête qui nous parle car on a tous des souvenirs d’amis perdus de vue. Dans le même temps, le style est extrêmement littéraire. L’auteur ne sacrifie pas son exigence d’écriture au service de l’intrigue. Les deux se servent. De plus, on découvre réellement l’âme de Venise que l’auteur considère aujourd’hui comme un “Disneyland”, un déversoir à touristes… Ce roman est une belle surprise en ce début d’année.
“Alice, Disparue”, de Dominique Paravel, Serge Safran Editeur, 17,90 euros

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