Le Lyonnais Jean-Pierre Améris adapte Profession du Père


Benoît Poelvoorde dans le rôtle d'André Choulans et Jules Lefebvre dans celui de son fils

Le Lyonnais Jean-Pierre Améris, réalisateur des Emotifs Anonymes, vient d’adapter le roman du Lyonnais Sorj Chalandon, Profession du Père. L’histoire d’un père mythomane, qui emmène son fils dans ses délires. Un film à la fois dur, bouleversant et drôle, où Jean-Pierre Améris dit beaucoup de sa propre enfance. Sortie prévue le 28 juillet 2021. Par Maud Guillot.


Pourquoi avoir choisi d’adapter Profession du Père de Sorj Chalandon ?
Jean-Pierre Améris : J’ai toujours lu les romans de Sorj Chalandon. J’admire son travail. Il évoque souvent ce thème de la mystification, ce danger de croire aux histoires et aux légendes d’un autre… Dans Profession du Père qui est un roman autobiographique, Sorj Chalandon livre la clef de cette thématique récurrente : le premier mystificateur de sa vie a été son propre père. Cet homme était mythomane et vivait dans un monde imaginaire. Ça m’a touché, car cela a fait écho à ma propre enfance.

Votre père était-il mythomane également ?
Non. Il était plutôt inapte au réel avec beaucoup de ressentiment. Mon père a vécu une vie de frustrations. Ils les a reportées sur la cellule familiale, avec des reproches, des violences… Il empêchait ma mère de sortir. Elle n’a jamais pu chanter alors qu’elle adorait ça. On ne pouvait jamais voir du monde. Il a créé une sorte de huis clos familial oppressant. Un régime de peur lié à sa propre peur, car il était terrorisé par la vie. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui des tyrans domestiques. J’avais envie de recréer cette ambiance familiale d’autant que c’est mon premier film d’orphelin. Mon père est mort en 2005 et ma mère en 2018.

C’est donc un film très dur sur les relations familiales ?
Pas seulement, car j’ai voulu rester dans le registre tragi-comique du film. Le personnage du père a tour à tour été grand résistant, champion de judo, parachutiste ! L’histoire se passe pendant la guerre d’Algérie ; il est pour l’Algérie française et va entrainer son fils dans ses aventures… Ses délires sont risibles. De plus, le garçon est vif et l’ambiance du film colorée, car c’est un film sur l’imaginaire enfantin. 

Le livre parle justement du point de vue de l’enfant. Est-ce aussi le cas de votre adaptation ?
Tout à fait. C’est d’ailleurs ce qui apporte la légèreté à cette histoire. C’est une aventure formidable pour cet enfant qui adore son père. Il met des lettres anonymes dans les boites aux lettres, puis participe à des missions dangereuses. Je voulais, comme dans le livre, que cela soit excitant, qu’il y ait une part de suspens… Et puis ce père est présent pour lui, il ne travaille pas, il s’occupe de lui et l’entraîne dans son monde imaginaire car il a besoin d’un témoin.

Mais on se rend vite compte que c’est dangereux pour cet enfant…
Oui, il se dirige vers l’irréparable en voulant sortir son père de la mélancolie. Mon sujet, c’était de comprendre comment un enfant de dix ans, qui aime inconditionnellement ses parents, peut faire face aux conflits familiaux auxquels il ne comprend pas grand-chose. Les enfants sont des héros car ils grandissent malgré les défauts de leur parents.

©carolinebottaro

On sent quand même de la tendresse pour cet homme…
Bien sûr. Pour mon père comme pour ce personnage. J’aimais cet homme avec ses faibles d’homme. Ce film n’est pas un règlement de comptes. C’est d’ailleurs ce qui a séduit Benoît Poelvoorde qui interprète ce personnage. Tout son entourage professionnel lui déconseillait de faire ce film. Le personnage est raciste, violent, humiliant avec sa femme… Ils pensaient que ce n’était pas bon pour son image. Mais à ce compte-là, Al Pacino n’aurait jamais dû faire Scarface, Robert de Niro Raging Bull ou Jean Yann Que la Bête meure… Heureusement, lui n’a pas hésité car il a compris toute la dimension humaine du personnage.

Benoît Poelvoorde que vous avez déjà fait jouer dans les Emotifs Anonymes et Une famille à louer, c’était donc une évidence pour ce rôle ?
Oui, j’ai écrit ce film pour lui. Je savais qu’il avait aimé le livre. C’est quelqu’un que j’aime et que j’admire ! Je savais qu’il allait jouer pleinement ce personnage et assumer ses nombreux défauts. Il endosse tout ! Pour moi, Depardieu et lui, ce sont des acteurs hors-normes car il n’ont peur de rien. Il y a du don de soi chez eux. Ils nous donnent à voir les noirceurs humaines, pour nous inviter éventuellement à les dépasser. La scène où il donne des coups de ceinture à son fils n’a pas été facile, mais il l’a faite. Il s’est très bien entendu avec le jeune acteur, belge lui aussi. 

Comment avez-vous choisi ce jeune acteur ?
J’ai vu un film belge qui s’appelle Duelles dans lequel Jules Lefebvre jouait. Je l’ai trouvé excellent. J’ai eu envie de le rencontrer. Ce garçon de 11 ans était tellement juste lors des essais… J’ai donc tout de suite su que cela allait être lui. J’aime tourner avec les enfants. Je leur parle comme à des adultes. J’ai raconté mon enfance et celle de Sorj à Jules. Il a bien compris, ça lui a fait de la peine. Mais il s’est aussi beaucoup amusé sur le tournage !

Il y a aussi ce personnage effacé de la mère, incarné par Audrey Dana ?
Oui, le théâtre de la névrose familiale se joue à trois. La mère n’intervient pas. Dans le film, elle est d’ailleurs plus bienveillante que ne l’était celle de Sorj…. Elle aime son mari et elle a peur. J’avais toujours eu envie de tourner avec Audrey Dana. Elle a des ressemblances avec ma mère. Ce qui était un cadeau empoisonné pour elle ! Mais elle a été formidable.

Le tournage a quand même dû être chargé émotionnellement pour vous…
Oui. J’ai récréé l’appartement familial, dans des bureaux vide rue Sala. Les scènes de repas étaient angoissantes. Je revois mon père renvoyer les assiettes qui sentaient l’oeuf pourris et ma mère courir à la cuisine… On a aussi tourné dans les quartiers de mon enfance, au dessus de Vaise, vers Loyasse où ma mère est enterrée. C’était troublant. C’était comme si je sentais leur présence.

©carolinebottaro

C’était important pour vous de tourner à Lyon ?
Oui, j’y ai fait plus de la moitié de mes films. On a beau dire, j’ai le sentiment de revenir chez moi. Je n’y ai plus d’appartement familial. Mais il y a ce sentiment de grande familiarité. C’est ancré et ça me rattrape.

En fait, avec ce film, vous continuez votre thérapie entamée avec les Emotifs anonymes !
On me dit souvent ça car j’avais évoqué ma phobie sociale au moment des Emotifs Anonymes mais ce n’est pas le cas. Je suis longtemps allé chez les psys mais le film est plutôt un aboutissement du travail sur soi. C’est une fois qu’on a pris du recul par la psychothérapie qu’on peut passer au concret ! J’ai bientôt 60 ans, j’avais envie de livrer ça. Tout en restant positif car on peut s’en sortir.

Justement, l’enfant s’en sort par le dessin. Sorj Chalandon s’en est sorti par l’écriture et vous par le cinéma… Il faut donc trouver un exutoire créatif ?
Oui, je crois que c’est une grande chance de trouver une passion. Elle nous permet de nous évader. J’encourage tous les ados à trouver une façon de s’exprimer. Sinon on rentre dans une angoisse sans objet. L’écriture est ce qui a sauvé Chalandon. Il est devenu journaliste, reporter et écrivain. Moi, j’ai survécu grâce au cinéma. Mais rien n’est manichéen car quelque part, je pense que c’est mon père qui m’a donné ce goût du cinéma. Il adorait le western. Il m’emmenait souvent le dimanche matin à Lyon. Ce film est le récit d’un sauvetage.

Quels sont vos projets désormais ?
Je vais faire une petite tournée d’avant premières, notamment dans la région, à partir du 15 décembre, avant la sortie officielle qui devrait être repoussée en février. A partir d’avril, je vais tourner un nouveau film, a priori en Auvergne, Les folies fermières. Je reviens à la comédie. C’est l’histoire d’un agriculteur qui pour sauver sa ferme crée un cabaret. C’est une histoire vraie. Ce paysan vit au nord de Toulouse et ça marche très bien. Je veux montrer le désespoir paysan mais aussi la réponse par la fantaisie, la rencontre entre le monde paysan et les artistes de cabaret. C’est joyeux. Il y aura au casting l’humoriste Albin Ivanov, Sabrina Ouazani, avec qui j’avais fait la fiction Illettrées, Michèle Bernier, Guy Marchand… 

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