UTMB : 4e victoire pour François d’Haene

A 35 ans, François d’Haene vient de remporter sa quatrième victoire sur l’Ultra Trail Mont Blanc, une des épreuves mondiales les difficiles de cette discipline. Nous l’avions rencontré dans son vignoble du Beaujolais car ce sportif est également viticulteur à Saint-Julien où il produit du beaujolais village et du Moulin à Vent. Portrait Par Maud Guillot

©

Comment êtes-vous devenu un vigneron “traileur” ?
François d’Haene : Je suis originaire du Nord mais j’ai été élevé, à partir de l’âge de 3 ans, à côté de Chambéry, à Novalaise. Ma mère était psychologue au Conseil général et mon père était dans la peinture industrielle mais ils n’étaient pas des montagnards. On faisait évidemment du sport, comme du ski de fond, mais pas de la haute-montagne.
Comment êtes-vous venu au trail ?
J’ai toujours fait de l’athlétisme mais à partir de 18 ans, j’ai eu envie de liberté, d’espaces, donc d’explorer la montagne. L’entraînement pour la piste devenait trop contraignant. J’appréciais avant tout le sport en groupe, avec les amis. J’ai découvert le trail, donc les courses en pleine nature, qui en étaient à leurs débuts.
Qu’est ce qui est si plaisant dans le trail ?
On est en pleine montagne, loin des routes goudronnées et balisées. On monte, on descend, on escalade des rochers, on longe des précipices, on franchit des torrents… On repousse ses limites ! C’est grisant. On est vraiment en phase avec la nature. On se sent libre. C’est d’ailleurs un sport qui a de plus en plus de pratiquants.
Comment avez-vous progressé ?

J’ai fait quelques petites courses et en 2006, un ami m’a inscrit au Tour des Glaciers de la Vanoise, une course de 73 km. Au bout de 4 heures, je me sentais bien et j’ai commencé à remonter tous les concurrents, jusqu’à remporter cette épreuve en 8h20. J’ai compris que j’avais des prédispositions et j’ai continué. Avec les copains, on se lançait des défis comme rallier Chambéry et Grenoble en courant. Et j’ai programmé une grande course par an. En 2009, je suis entrée dans le Team Salomon, ce qui m’a permis de structurer ma carrière.

Vous avez ensuite remporté la plupart des grands trails ?

Oui, j’ai gagné l’UTMB, l’Ultra trail Mont Blanc qui fait 168 km, en 2012, 2014 et 2017*. C’est un parcours qu’on fait normalement en 10 jours, en rando. Mais aussi la Diagonale des fous sur l’île de la réunion en 2014, que j’avais mis 15 jours à repérer à pied avec ma femme et que j’ai gagnée avec une avance considérable, ou encore l’Ultra trail du Mont Fuji.
Quelle est la plus grande course que vous ayez faite ?

C’est un défi qu’on a organisé avec Salomon : aller de Chamonix à Briançon par le GR5, soit 220 km. On était trois et ça nous a pris 37,5 heures… Mais toutes ces courses, ce sont des épreuves qu’on prépare sur plusieurs mois, voire plusieurs années.

Quel genre de plaisir peut-on trouver à courir des dizaines d’heures !

C’est vrai que ça peut sembler bizarre, mais c’est l’aventure. On ne sait pas ce qui nous attend, s’il va pleuvoir… En plus, l’effort devient différent au bout de 5 heures. On se sent bien. Mais il ne faut pas avoir d’ampoule, ne pas avoir froid ou faim. On ne se bat pas contre les autres mais contre soi-même. Enfin, on apprécie réellement le paysage, on bénéficie de vues magnifiques.
Faire du trail, c’est votre métier ?
Je suis un peu professionnel car je suis soutenu par Salomon. Je développe des produits avec eux. Volvo me prête un véhicule, j’ai un partenaire pour les lunettes, un autre pour les lampes frontales. Le massif du Beaufortain me prête un logement pour m’entraîner. Je n’ai pas à me plaindre ! Mais je ne veux pas pour autant cesser de travailler. Ma vie, ce n’est pas le trail, c’est ma famille, ma femme et mes deux enfants, mes vignes… C’est cet équilibre qui permet d’être performant.
Quelles étudiez aviez-vous suivies justement ?

J’ai suivi des études de kiné à Grenoble. J’ai ensuite travaillé en Savoie avant de partir en Lozère pour rejoindre mon épouse, Carline, qui est originaire de cette région. C’était un peu loin des montagnes, où je dois m’entraîner, et on souhaitait se lancer dans un projet à deux, en lien avec la nature. On s’est donc installés dans le Beaujolais pour devenir viticulteurs.
Vous êtes passé de kiné à viticulteur ?

Oui, ces vignes appartenaient à la famille de ma femme depuis des générations, mais elles allaient être arrachées car le viticulteur qui les louait et les entretenait souhaitait réduire sa surface. Il n’y avait pas de repreneur depuis un an, ce qui mettait en danger la vigne. Ça a été un déclic pour nous. On s’est lancé dans cette aventure.

©

Mais vous connaissiez quelque chose au travail de la vigne ?

Pas vraiment. On appréciait beaucoup le vin, notamment le beaujolais. Dans nos voyages, la découverte des vins était toujours une étape. Mais on ne connaissait pas grand chose à la production. Ma femme, qui travaillait dans l’aménagement du territoire, a réalisé une formation viticulture œnologie, tandis que je gardais mon travail de kiné pour limiter les risques. On n’a pas pris une grande surface non plus. On a 3,5 hectares en beaujolais village. Et depuis l’année dernière 1 hectare en Moulin à Vent. On a aussi été aidé par l’ancien vigneron du domaine. On avance à petit pas car on souhaitait vraiment mesurer si ce projet à deux était viable et nous correspondait.
Quelle est votre production ?

Pour la première récolte, on a produit seulement 3 500 bouteilles, avec des rendements minuscules, de l’ordre de 17  hectolitres à l’hectare. Du coup, le vin était complexe et riche. On est passé à 11 000 bouteilles au fil des années, qu’on vignifie nous-mêmes.
Mais comme beaucoup de viticulteurs du beaujolais, vous avez du mal à écouler votre production ?

Non, nous avons la chance de prévendre la presque totalité de notre production. Notamment parce que nous proposons une coffret spécial “trail”. Mes contacts et ma renommée dans ce milieu du trail m’assurent des débouchés. On vend par exemple en Chine et au Japon sur mon image de sportif.

Les coureurs de l’extrême boivent du vin ?
Oui, ça surprend toujours les gens, mais les traileurs qui peuvent courir plusieurs dizaines de kms, dans des conditions difficiles, sont souvent de bons vivants ! Leurs dépenses caloriques importantes les autorisent à manger un peu tout et n’importe quoi. Ce qui peut paraître étonnant d’un point de vue nutritionnel. Mais personnellement, je bois du vin, je mange des raclettes ! Je n’ai pas envie d’être dans la frustration ou au régime.
Comment parvenez-vous à mener de front ce travail de viticulteur et le trail qui est une activité quasi professionnelle ?

Le travail de la vigne est très cyclique. Il me permet justement une certaine liberté. Certains mois comme pendant les vendanges, il faut être très présent. Ou l’hiver pour la taille, ce qui correspond justement à une période où je ne cours pas, mais où je skie. Les deux activités sont donc compatibles. Ce n’est pas comme un élevage qui nécessite d’être présent en permanence sur l’exploitation. De plus, le Beaujolais est intéressant pour s’entraîner, à travers les vignes.

* et 2021

Entretien diffusé dans Mag2 Lyon N°72

EN KIOSQUE

VERSION
NUMERIQUE
Journaux.fr
COMMANDER

ABONNEMENT
Directement chez vous

 

+ HORS SERIES

 

S’ABONNER

VOTRE PUBLICITE

Shopping cart
Il n'y a pas d'articles dans le panier !
Continuer les achats
0