“Protéger l’université des intrusions communautaristes”

Gérard Panczer

250 enseignants se sont rassemblés au sein du collectif Vigilance Universités pour alerter de l’intrusion de certains communautaristes au sein de ces établissements supérieurs. Ils craignent que cette pression militante dissuade certaines recherches. Ils veulent attirer l’attention de l’opinion publique, notamment par la publication de tribunes sur leur site ou dans la presse(1). Parmi eux, le physicien Gérard Panczer, enseignant-chercheur à l’Université Lyon 1 Claude Bernard. Entretien. Par Lionel Favrot

Comment s’est créé ce mouvement Vigilance Université ?
Gérard Panczer : C’est Gilles Denis, historien de la biologie et épistémologue des sciences du vivant à Lille, qui l’a lancé en 2016 afin de lutter non seulement contre le racisme et l’antisémitisme mais aussi défendre la laïcité, sans dérogation, et alerter sur les intrusions communautaristes dans l’Université. Pour ma part, j’ai rejoint en 2022 ce mouvement informel qui regroupe aujourd’hui 250 universitaires.

Qu’est-ce qui vous inquiète ?
Un certain nombre d’incidents. Exemple : cette représentation d’une pièce d’Eschyle, qui n’a pas pu se dérouler en mars 2019 à la Sorbonne parce que la Ligue de défense noire africaine, la Brigade anti-négrophobie et le Conseil représentatif des associations noires ne toléraient pas qu’il y ait des masques noirs et des masques blancs. Pour eux, il s’agissait d’un blackface, c’est-à-dire d’une pratique qui consiste pour un blanc à se grimer pour se moquer des noirs. Mais cela n’a rien à voir avec les inten- tions de cet auteur grec qui a vécu auVe siècle av. J.-C.!

C’est lié au mouvement woke venu des États-Unis ?
Oui, des États-Unis et du Canada où certaines associations veulent imposer que tous les rôles d’Indiens soient joués par des “native Americans”. Mais il y a aussi des racines françaises à cette tendance. Exemple : ces chercheurs travaillant sur l’islamisme qui se retrouvent accusés par des groupes d’étudiants, et même par certains collègues, d’islamophobie. Leur objectif est d’interdire les recherches sur ces tendances radicales en dévalorisant leur parole par cette accusation et couper court à toute parole modérée.

Mais les directions des universités ne protègent pas ces chercheurs des pressions communautaristes ?
Leur premier réflexe c’est souvent de recommander la compréhension et la tolérance vis-à-vis de ces réactions et de ces revendications. On doit rentrer la tête dans les épaules pour éviter de faire des vagues. On a donc été plu- sieurs enseignants à se dire qu’il y avait quelque chose qui n’allait plus dans les universités françaises et qu’on devait se positionner face à ces intrusions communautaristes.

Cette frilosité de la hiérarchie universitaire s’est-elle ressentie après l’assassinat de Dominique Bernard, ce professeur de français d’Arras, par un djihadiste ?
Après l’assassinat de Dominique Bernard, on a remarqué que les appels à la commémoration étaient très différents d’une université à l’autre. Certaines directions ne prononçaient même pas le mot d’islamisme! Ces nuances qui peuvent être imperceptibles pour le grand public, ont été recensées sur le site Vigilance Universités.

Avez-vous constaté ce genre de pression communautariste dans la région ?
Il y a eu cette affaire en 2021 de professeurs de Sciences Po Grenoble accusés d’islamophobie. Leurs noms avaient été affichés sur les murs. C’est du name and shame ! Le but est de faire peur pour dissuader d’abord certains sujets en cours ou dans les recherches. On peut aussi citer la venue, en septembre dernier, à l’université Lyon II de Mariam Abou Daqqa, une militante du FPLP, le front populaire de libération de la Palestine, une organisation considérée comme terroriste par les États-Unis et l’Europe(2). La Préfecture et la présidence de l’Uni- versité avaient demandé qu’elle n’intervienne pas à cette conférence organisée par le Collectif 69 Palestine. Mais elle a pris la parole depuis la salle. Autre exemple : cette conférence, sur le même sujet, qui s’est transformée en manifestation à l’intérieur de l’Université Lyon 2 Bron avec intrusion dans les cours et prise de parole. Les étu- diants juifs présents se sont sentis en danger.

L’Université peut-elle rester vraiment à l’écart de ces phénomènes de société comme le wokisme ou l’actualité internationale ?
Ce qui est très important, c’est que l’Université reste le lieu du débat académique avec des chercheurs qui exercent librement. Quand on se retrouve avec des opérations militantes qui qualifient Israël d’Etat appliquant l’Apartheid ou pratiquant le génocide et qui perturbent des cours pour imposer leur prise de parole, on n’est plus dans ce registre. Cela ne veut pas dire qu’on veut limiter la liberté d’expression et de manifestation. D’ailleurs, chaque semaine, des gens manifestent dans la rue en soutien à la Palestine. Ce qui pose problème c’est bien ce phénomène d’intrusion à l’Université pour récupérer en quelque sorte sa caution.

Est-ce qu’il y a d’autres phénomènes qui vous inquiètent ?
Les pressions LGBT. Attention, il est évident que les étudiants étant majeurs et vaccinés, ils sont libres de leurs opinions comme de leur mode de vie. En revanche, s’ils ne veulent plus être considérés comme des étudiants de manière générale mais chacun en fonction de leurs particularités, cela peut poser problème. Pour nous professeurs, il ne doit pas y avoir des étudiants racisés ou non racisés, LGBT ou non LGBT mais seulement des étudiants qui viennent apprendre sans aucune discrimination.

Avez-vous eu des pressions de votre hiérarchie suite à votre engagement dans ce mouvement Vigilance Université ?
Non! Au niveau de l’université Lyon 1 Claude Bernard, cela se passe très bien. D’ailleurs, pour l’instant en France, ces mouvements sont davantage perceptibles dans les facultés de sciences humaines que dans les dis- ciplines scientifiques. Pour l’instant. En effet, des textes traduits de l’américain pour être publiés dans des revues scientifiques françaises expliquent que les recherches dans des disciplines comme la chimie ou la physique ne refléteraient que la vision d’homme blanc. Selon eux, il faudrait “décoloniser” ces recherches et ces enseignements(3).

Qu’est-ce qui explique ce nouveau phénomène?
Cette vision selon laquelle il faudrait avoir dans chaque instance une représentation strictement exacte de la composition de notre société et de sa diversité. Ce qui ne me paraît pas avoir beaucoup de sens. Exemple : les femmes sont majoritaires dans l’enseignement primaire en France. Est-ce le signe d’une discrimination des hommes par l’Éducation nationale? Des chercheurs américains s’inquiètent même aujourd’hui de l’effet de cette vision sur la motivation scolaire de certains enfants noirs qui pourraient considérer que l’Homme blanc lui devant à terme réparation, il ne serait pas nécessaire de trop travailler à l’école. Évidemment, il faut lutter contre toute ségrégation quand elle existe. Aux États-Unis, la ségrégation raciale a été abolie et une discrimination positive a même été mise en place. Et celle-ci vient d’être supprimée.

Vous n’êtes que 250 universitaires à vous être engagés dans ce mouvement. C’est peu. La majorité des enseignants reste indifférente?
Je n’ai pas fait de recensement mais c’est clair que ce sujet des intrusions communautaristes n’intéresse pas tous les enseignants. D’ailleurs, c’est un thème que les sociétés savantes que ce soit celles de chimie ou de physique par exemple, refusent d’aborder.

Êtes-vous écoutés dans les médias?
C’est très variable. L’Express et Le Point n’ont aucun problème pour aborder ces sujets. À l’Obs, cela dépend. Télérama est plutôt en retrait. Pour ma part, je trouve que les analyses contre le complotisme que livre Rudy Reichstadt dans Consparicy watch (4), et Franc Tireur, me paraissent vraiment très intéressantes.

Votre mouvement Vigilance Universités, a-t-il une étiquette politique?
Non mais je dirais que cela va de gens qui ont toujours voté PS à des personnes plutôt de centre-droit. Mais il faut préciser qu’ils s’engagent à titre personnel. Moi- même, à chaque fois que je prends la parole, j’en avertis ma hiérarchie.

On reproche à la gauche d’avoir abandonné la défense de la laïcité à la droite, voire à l’extrême- droite. Qu’en pensez-vous ?
J’entends ce discours mais je peux témoigner que le SGEN-CFDT, le syndicat dans lequel je suis engagé depuis mes premiers jours à l’Université, est exemplaire sur ce sujet. Il dit ce qu’il pense et fait ce qu’il dit. Ce syndicat parle vrai! C’est important cette vigilance car on parle là des universités mais on sent aussi un mouvement au niveau des lycéens, donc potentiellement des étudiants de demain. Selon certains sondages, ils seraient de plus en plus nombreux à accepter de remettre en cause les principes de la laïcité au nom d’une certaine tolérance.

(1)Vigilance universités :“Assassinat de Dominique Bernard : trois ans après, même déni à l’université” sur le site du Nouvel Obs 26 octobre 2023

(2) Mariam Abou Daqqa a été expulsée par la France le 11 novembre 2023 vers l’Égypte

(3) Gérard Panczer :“Race, genre… Faut-il déconstruire la science ?”, L’Express 19 juillet 2023

(4) Rudy Reichstadt www.conspiracywatch.info. Co-auteur du documentaire « Complotisme : les alibis de la terreur », auteur de « L’Opium des imbéciles, essai sur la question complotiste » (2019) et « Au cœur du complot » (2023) chez Grasset.

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