Porteur d’un projet empreint de modération, Georges Képénékian a des difficultés à se faire entendre dans cette campagne bipolarisée entre Jean-Michel Aulas et les écologistes. Il a même été écarté du débat BFM-Le Figaro alors qu’un sondage commandé par ces mêmes media l’avait placé devant le candidat RN(1). L’ancien maire de Lyon reste bien décidé à peser lors de ces élections mais aussi pour la suite. Modération ne veut pas dire mollesse comme il le souligne par ses formules bien senties concernant un Grégory Doucet qu’il considère “messianique” et un Jean-Michel Aulas “nostalgique”. Sans pour autant tomber dans l’invective ce qui le distingue dans cette ambiance électorale de plus en en tendue. Par Lionel Favrot
Qu’est-ce qui vous a décidé à maintenir votre candidature ?
Georges Képénékian : La réponse est simple : je viens de passer six ans dans l’opposition à Grégory Doucet après avoir vécu les mandats précédents comme adjoint de Gérard Collomb puis comme maire de Lyon. Tout n’a pas évolué dans le bon sens pendant ce mandat écologiste mais je n’en ai pas la vision catastrophiste de Jean-Michel Aulas qui semble vouloir revenir à un autre temps où tout était soi-disant mieux. Ce qui est une absurdité.
Jean-Michel Aulas revendique l’héritage de Gérard Collomb. Cela devrait vous plaire !
Aulas mène une campagne nostalgique. C’est ridicule. Moi, je ne dirais jamais que je suis l’hériter de Gérard Collomb ! Pourtant, je ne suis pas moins légitime ! Certes, j’ai mené, avec David Kimelfeld, des listes concurrentes à celles de Gérard Collomb aux élections de 2020 mais on a fumé le calumet de la paix avant qu’il ne tombe malade. A l’époque de Gérard Collomb, on était dans un monde différent de celui d’aujourd’hui et après ces élections municipales, on sera encore plus dans un autre monde.
Certains accusent les écologistes d’avoir entraîné Lyon dans la décadence, eux affirment aller vers une ville verte. Votre position ?
Il y a plus de moins que de plus. Au lieu de fédérer les énergies de cette ville autour d’une vision de Lyon avec une méthode adaptée, les écologistes ont forcé le trait en imposant ce qu’ils pensaient juste. Il y a chez Grégory Doucet, un côté messianique. Rappelez-vous ce qu’il a dit pendant sa campagne électorale de 2020 : c’était le dernier mandat pour le climat. Ce n’était pas un slogan mais une démarche authentique. Grégory Doucet est venu sauver la planète. Mais a-t-il sauvé quelques Lyonnais au passage ?
Vous défendez une approche de santé globale qui intègre la protection de la planète et la santé des êtres humains, cela devrait vous rapprocher des écologistes ?
Il aurait pu élargir sa majorité en notre direction il y a trois ans mais quand je lui ai signalé quelques dysfonctionnements au niveau économique, il n’a pas voulu se remettre en cause car il le fait toujours à reculons. Il faut stimuler notre économie avant que cela ne devienne encore plus grave.
Vous pensez à ses difficultés de relations avec les commerçants du centre-ville ? Par exemple. Les commerçants font partie de la vie économique mais aussi de la sociabilité de la ville. Comment la Ville de Lyon peut-elle les soutenir ? En créant des conditions d’accueil et d’accessibilité suffisantes, en réinventant avec eux le commerce à l’heure du e-commerce et de la baisse du pouvoir d’achat. Les commerçants sont conscients qu’il faut bouger. Grégory Doucet a organisé des Assises mais ils attendaient mieux que cette fausse concertation. Ils souhaitaient un diagnostic partagé.
Comme en médecine ?
Oui, le mot-clé pour moi, c’est prendre soin. Quand j’ai piloté le projet du nouvel hôpital Saint-Joseph-Saint-Luc, on est passés de la démarche “Je donne des soins” à “Je prends soin.” Du malade objet au malade sujet. C’est une révolution culturelle. De la même façon, on peut prendre soin de la ville avec ses habitants. C’est une forme de nouvelle philosophie et surtout de nouvelle démocratie. La nouvelle réforme du scrutin municipal à Lyon ne va-t-il pas compliquer la concertation ? Personne ne sait comment ça va s’articuler entre l’arrondissement, la mairie centrale et la Métropole avec ces trois votes séparés. Avec mon équipe, on souhaite travailler à une autre granulométrie : celle du quartier. Dans le 8e arrondissement par exemple, Monplaisir, ce n’est pas les Etats-Unis. Dans le 3e, Montchat, Moncey-Voltaire et Préfecture sont aussi des mondes différents. Avec dans chacun de ces quartiers, des associations qui n’ont pas été écoutées ces dernières années.
Grégory Doucet est aussi très critiqué pour le ralentissement de l’immobilier même s’il y a des causes nationales comme la fin du dispositif Pinel, l’inflation, la hausse des taux de crédit…
C’est une catastrophe pour la ville mais quand l’immobilier part en piqué, vous ne le redressez pas du jour au lendemain. Je suis pour la densification de la ville. Vous faisiez référence à mon livre sur la santé globale. Dominique Perrault, architecte du Grand Paris, qui a écrit un chapitre, a une formule, “Le meilleur déplacement, c’est celui dont on n’a pas besoin”. Cela veut dire qu’une Ville doit permettre aux gens de rapprocher logement, travail et loisirs. C’est pour cela que je me suis prononcé en faveur du projet de tour DCB à la Part-Dieu qui a le mérite d’être déjà dans les cartons. Si on ne construit plus assez, comment se logent tous les métiers invisibles du COVID qu’on applaudissait le soir ? Si je suis élu, je réunirai tous les acteurs de ce secteur avec un premier objectif : 10 000 logements pour les étudiants et les jeunes travailleurs. Pourquoi ? Parce que notre ville est une grande ville d’étudiants avec une offre universitaire remarquable à Lyon mais on a décroché dans les classements à cause de ces problèmes de logement.
Grégory Doucet ne se soucie pas des étudiants ?
Il considère qu’il y a trop d’étudiants à Lyon à cause du développement des écoles privées ! Ce qui sous-entend une sélection entre étudiants : ceux à l’université et ceux en école privée. Toujours le bien et le mal ! Grégory Doucet a été décroissant même s’il le dit moins maintenant. Autre exemple : lors des Fêtes consulaires, un consul lui a demandé qui, à la Ville de Lyon, pouvait être contacté par deux investisseurs de sa connaissance. Il a répondu : Roanne ou Saint-Etienne. Véridique !
Vos propositions en termes économiques ?
Un maire n’est pas un homme providentiel ou une femme providentielle qui fait tout, mais il permet de faire. J’ai eu l’opportunité de déjeuner la semaine dernière avec Louis Gallois qui m’a dit au passage, quand on a parlé de Jean- Michel Aulas, qu’un chef d’entreprise maire d’une ville, il n’y croyait pas du tout. Lui-même a refusé plusieurs ministères. A Lyon, il faut soutenir les start-up innovantes et leurs liens avec les universités. Et il y a urgence. Prenez le Biodistrict à Gerland : Sanofi, Boehringer-Ingelheim et Mérieux, avec Transgène, une de leurs filiales, se posent beaucoup de questions sur leur maintien dans ce quartier. Il faut les écouter et agir.
Pour la sécurité, critiquez-vous autant Grégory Doucet que Jean-Michel Aulas ? Aujourd’hui, il y a 364 postes de policiers inscrits au budget mais ils ne sont que 310 en réalité. Pourtant, Grégory Doucet en a recruté 550 au cours de ce mandat. Ce qui veut dire qu’ils ne restent pas. Plutôt que de promettre d’en recruter de nouveaux, il faut se préoccuper de leur qualité de vie. Je propose des logements de fonction dès que c’est nécessaire pour assurer leur service. La question de fond, bien sûr, c’est quelle mission la Ville donne à ses policiers municipaux ? Aujourd’hui, c’est assez éparpillé et la coordination avec la police nationale est insuffisante. Et côté mobilités ? On vous a vu au volant d’un triporteur… C’est un signe ? Vous parlez de la “Képémobile” ? Il faut bien être disruptif pour le faire le buzz sur les réseaux sociaux ! On ne va pas démonter les pistes cyclables ni casser la zone ZTL au coeur de Lyon. Ce changement est violent car les écologistes ne l’ont pas accompagné. Aujourd’hui, ceux qui sont dans le coeur de Lyon sont plutôt contents mais il aurait fallu mieux les écouter. Ce qui manque, c’est une navette électrique pour se déplacer à l’intérieur de la ZTL et une modulation des prix des parkings situés en bordure. Il faut aussi un meilleur partage de la voirie.
Au fond, vous voulez incarner une troisième voie pour ces élections municipales ?
Je veux résister à la bipolarisation entre la vision de Doucet, un peu idéologique, et celle de Jean-Michel Aulas qui est dans la solutionnite, ce qui est d’une certaine manière la même chose avec, en plus, un attelage un peu bizar r e autour de lui. Les problèmes sont d’une telle complexité qu’en politique comme en médecine, il faut avoir une vision globale.
Votre candidature est une candidature centriste ?
Je dirais plutôt centrale car il faut réconcilier les Lyonnais. Si Lyon a une histoire particulière, c’est la recherche de la confluence et des convergences. Montesquieu qui a souffert des guerres de religion, a fait un grand éloge de la modération en expliquant bien que ce n’était pas un ventre mou mais au contraire une démarche volontariste. Être modéré demande un travail sur soi pour avoir une vision globale. Si on veut éviter de soigner un organe avec des traitements qui en abîment un autre, notre approche doit être holistique. Cette position centrale correspond au modérantisme à la lyonnaise décrit par les historiens ? Oui. Historiquement, Lyon est gérée par la société civile. Depuis 1320 et la fameuse charte Sapaudine, Lyon n’est gérée ni par la noblesse ni par l’Eglise. Ce qui n’était pas le cas dans d’autres villes. Exemple : les comtes de Toulouse. A Lyon, si un candidat à une élection ne s’appuie pas sur les corps intermédiaires comme les acteurs économiques et le milieu associatif, mais préfère lancer seul des programmes de 140 propositions ou je ne sais plus combien, il passe à côté. Moi, je préfère proposer une vision comme je l’explique dans mon dernier livre, Lyon Demain.
Pas de promesse de nouvelle gratuité de votre côté ?
Si mes enfants avaient grandi avec Aulas maire de Lyon, je n’aurais pas payé leurs cantines avec mes revenus de chirurgien ? Une aberration ! Concernant sa gratuité des transports, il est de plus en plus flou. Comme en santé publique où c’est un grand principe, il faut moduler intelligemment les tarifs des services publics. C’est ce qu’on appelle l’universalité proportionnée. Sinon, vous conservez les inégalités. En France, on constate encore 13 ans d’écart d’espérance de vie entre le premier décile et le dernier décile de revenus.
Comment comptez- vous vraiment peser dans cette élection municipale ?
On doit sortir du fait majoritaire et de ce que Tocqueville appelait la tyrannie de la majorité. Jean- Michel et Grégory m’ont proposé l’un et l’autre le poste d’adjoint que je souhaitais. Ils considèrent que c’est ce qu’il faut faire pour m’accrocher. C’est là que je suis atypique. Je suis une alternative crédible pour un certain nombre de Lyonnais, y compris pour tous ceux qui ont compris que si on donne les clés de la Ville à Aulas et à son faux rassemblement des partis, cela peut devenir compliqué à Lyon ! Je fais donc le pari d’un jeu politique beaucoup plus complexe que celui qu’on imagine. Il faut qu’on dépasse les 10 % au 1er tour pour être au second et qu’on dépasse encore 10 % au second tour pour créer un nouveau pôle d’équilibre.
(1) Jean-Michel Aulas LR, Renaissance, Horizons, MoDem et UDI 43 %, Grégory Doucet EELV, PS, PC et Place Publique 29 %, Anaïs Belouassa-Cherifi LFI 10 %, Georges Képénékian Divers centre 7 %, Alexandre Dupalais RN 6 %, UDR Nathalie Perrin-Gilbert PRG 3 %, Delphine Briday LO 1 %, Raphaëlle Mizony NPA 1 %. (2) Hippocrate et les territoires : Perspectives pour la santé globale sous la direction de Georges Képénékian, Vincent Aubelle et Samuel Bosc, Préface d’Erik Orsenna, éditions de l’Aube, 2021. (3) Georges Képénékian Lyon Demain, éditions de l’Aube, 2025.











