Les profs à l’école de la laïcité

Samuel Paty, professeur d'histoire-géo assassiné par un islamiste

Port de signes religieux, contestation d’enseignements comme la Shoah ou le Darwinisme, refus de participer à des cours de sport notamment de natation, provocations verbales… Les atteintes à la laïcité sont de plus en plus fréquentes en milieu scolaire. L’Éducation Nationale a donc décidé de réagir, en formant l’ensemble de ses personnels. Mag2 Lyon a assisté à une de ces séances. Reportage. Par Maud Guillot

L’école n’est pas un sanctuaire à l’abri des tumultes du monde. Elle en est bien le réceptacle. Les professeurs font face à des atteintes à la laïcité et aux principes républicains devant lesquels ils se trouvent souvent démunis. Le phénomène n’est pas nouveau. Cela fait au moins 20 ans que ces contestations sont régulièrement l’objet d’une inquiétude publique, voire près de 35 ans, si on fait remonter l’histoire aux premières affaires du voile à l’école, à la rentrée 1989. Mais il aura fallu le non-respect de la minute de silence en hommage aux victimes de Charlie Hebdo en janvier2015 puis, surtout, l’assassinat de Samuel Paty, ce professeur d’histoire qui avait montré les caricatures de Mahomet en classe, en octobre 2020 pour que l’Éducation Nationale réagisse. En créant tout d’abord un baromètre. Selon les derniers chiffres officiels: 353 signalements d’atteinte au principe de laïcité ont donc été recensés dans les 59260 écoles et établissements du second degré en France en novembre 2022, contre 720 en octobre. Aucune donnée locale n’est divulguée, afin de ne pas “stigmatiser” certaines communes… On sait juste qu’au niveau national, dans la moitié des cas, ces faits surviennent au sein des collèges, un tiers au lycée et 16% en primaire. 85% des auteurs sont des élèves mais on compte aussi 7% de parents et 5%… de personnels, notamment des surveillants. 40 % concernent le port de signes et de tenues manifestant une appartenance religieuse (abayas ou qamis), 12% relèvent du prosélytisme, 10% de la contestation d’enseignement, 8% du refus d’activité scolaire… Une démarche de transparence positive de la part de l’Éducation Nationale, mais insuffisante selon Bernard Ravet, ancien proviseur et président de la commission Éducation de la Licra que nous avions rencontré lors de la publication de son livre Principal de collège ou imam de la république (Lire Mag2 Lyon 128). Ces faits déclarés ne sont que la partie émergée de l’iceberg et ne reflètent en rien la réalité. Jean-Pierre Obin, ancien inspecteur général de l’Éducation nationale et auteur de Comment on a laissé l’islamisme pénétrer l’école, évoque en effet le relativisme de l’administration mais aussi l’autocensure des profs qui ne dénoncent plus ces atteintes ou, pire, les acceptent.

AUTOCENSURE

Une étude IFOP publiée en décembre dernier confirme que 52% des enseignants (56% dans le secondaire public) se sont déjà autocensurés pour “éviter les incidents”, notamment les moins de 40 ans (60%). Près d’un enseignant du public sur deux a été confronté à au moins une atteinte à la laïcité en dehors des cours: couvre-chef dans l’enceinte de l’établissement, organisation des tables de cantine en fonction de la religion des élèves, refus d’entrer dans des lieux à caractère religieux lors de sorties scolaires, absences à des cours de musique, élèves qui prient dans l’établissement… Une autre étude, plus ancienne, menée auprès de jeunes diplômés de l’INSP, notamment celui de Montpellier confirme cette tendance. On a présenté à des jeunes profs une situation pédagogique anodine: l’élève de 6e doit dessiner les différents dieux grecs. Certains refusent de dessiner car “il n’y a qu’un Dieu”, d’autres considèrent qu’ “on ne représente pas les dieux”. Résultat, un tiers des profs estime qu’il fera exécuter le travail, un tiers stoppe le travail et ne le proposera pas l’année suivante. Ils évitent donc la situation conflictuelle. Mais un tiers considère que les élèves ont raison et qu’ils doivent respecter leurs croyances… Selon l’étude IFOP de décembre2022: 32% des moins de 30 ans estiment même que les élèves du secondaire devraient pouvoir porter le voile (contre 8% des plus de 50 ans). “La question qui se pose, c’est celle du recrutement et comment faire de ces enseignants des fonctionnaires qui défendent les principes de la République? Il faut absolument les armer davantage face à cette problématique”, répond Bernard Ravet. C’est justement ce qu’a entrepris l’Éducation Nationale en lançant un programme de formation “Valeurs de la Répu-blique et laïcité” qui concerne l’ensemble des personnels: enseignants du premier et du second degré, administratifs, encadrement, CPE, assistants d’éducation, AESH… Soit 60000 personnes dans l’Académie de Lyon, qui doivent être formées sur une période de 4 ans grâce à 43 forma-teurs. Un véritable défi. “On a eu un démarrage compliqué avec le Covid en 2021 mais une montée en puissance en 2022. On va encore accélérer en 2023…”, explique Estelle Vergnole, cheffe du département Ingénierie de parcours à l’École Académique de la Formation Continue, structure chargée des formations pour les personnels de l’Académie.
Mag2 Lyon a pu assister à une de ces sessions qui dure trois heures, en novembre dernier, au lycée Blaise Pascal de Charbonnières. Près de 50 personnes, issues de trois établissements différents, sont conviées à ce module, le deuxième sur les trois étapes que compte la formation.

SIGNE “DISCRET”

Elles sont accueillies par Patrice Pasqualini et Violaine Laprononcière. Tous deux sont profs d’histoire-géo, tous deux sont dynamiques. Tous deux sont aguerris et formés à la laïcité. “J’ai été prof en REP+”, lance d’emblée Violaine Laprononcière pour bien faire comprendre à l’assemblée qu’elle sait de quoi elle parle alors que les profs ont souvent l’impression de subir des formations théoriques et “hors sol”. D’ailleurs, dans l’auditoire, ils sont peu nombreux à avoir réellement suivi le module 1, à savoir trois vidéos sur l’approche historique, philosophique et juridique de la laïcité ainsi que sur le phénomène de radicalisation. Les profs ne sont donc pas toujours de bons élèves! Mais Violaine Laprononcière les rassure: aujourd’hui, ils vont étudier des cas pratiques, issus de situations réelles recensées dans la région ou en France. Pas de blabla. Premier travail: réfléchir par groupe à trois affirmations pas si anodines: “Toute personne peut porter un signe religieux dans un établissement scolaire s’il reste discret”, “La laïcité scolaire est une garantie pour les élèves et leur famille”, “En France, depuis 1905, l’État est moins tolérant que dans des pays voisins”... Violaine Laprononcière et Patrice Pasqualini circulent entre les tables. Les discussions s’animent. On met ensuite les réflexions en commun. Violaine Laprononcière revient sur la loi de 2004 et sur la définition du terme “discret” qui est au cœur du sujet. Une participante s’interroge sur la différence avec un signe “ostensible” et sur son caractère “intentionnel” difficile à évaluer. Violaine Laprononcière répond du tac au tac à toutes les remarques, en s’appuyant sur une connaissance encyclopédique de la loi et de la jurisprudence qu’elle confronte avec beaucoup d’humour à la réalité du terrain et aux provocations d’ados de 15 ans. “La permanence, la récurrence et le refus d’ôter le signe lui donnent immédiatement un sens supérieur, un caractère politique ou religieux, malgré ce que raconte l’élève”, explique Violaine, en citant le cas du petit fouloir bleu, présenté par certaines jeunes filles comme un simple accessoire de mode. Par ailleurs, le signe “discret” doit être de taille “non excessive”! Ce qui fait ricaner l’assemblée… “La discrétion n’est pas une question de taille, c’est ce qu’on peut ne pas voir”, réplique la formatrice qui exclut de fait tout signe sur le visage, en citant une situation à Mayotte où le bindi, point rouge sur le front préconisé par les Hindouistes, a été inter-dit. Les élèves ont en revanche le droit de porter une petite médaille autour du cou.
Plus étonnant, certains personnels découvrent au passage la neutralité absolue à laquelle ils sont soumis: aucun signe religieux n’est toléré pour un fonctionnaire! Aucun. Discret ou non. Pas de petite croix sous le pull, pas de tatouage sur le bras. Contrairement aux usagers des services publics qui eux ne sont soumis à aucune obligation. À savoir les parents. Une mère de famille peut donc venir voilée à un conseil de classe. On entre alors dans des subtilités. Et ça se complique. Pour l’école primaire, le parent accompagnant pendant une sortie scolaire n’a pas d’obligation s’il assure une simple mission de sécurité. “En revanche, s’il prend en charge une activité assimilable à une activité d’enseignement, il est soumis aux mêmes obligations qu’un enseignant”, précise Violaine. En résumé, le parent peut porter un signe religieux s’il fait traverser la route aux enfants, pas s’il les aide à lire en classe.

LIBERTÉ DE CONSCIENCE OU DE CULTE ?

La seconde affirmation déclenche encore plus de réactions: “La laïcité scolaire est une garantie pour les élèves et leur famille”. Tous ont déjà entendu l’inverse dans la bouche d’un de leurs élèves. “Ils voient la laïcité comme une interdiction, une opposition à leurs croyances, donc à ce qu’ils sont. Jamais comme une garantie de leur liberté”, lance un professeur. Pédagogue, Violaine Laprononcière répète que la laïcité garantit l’égalité de traitement quelle que soit sa religion, que le travail de l’école est de diffuser un contenu de rationalisme critique, de former des citoyens libres dans leur choix et de transmettre les valeurs de la République, indépendamment des croyances de chacun: “Je rappelle aussi à mes élèves que la liberté de conscience n’est pas la liberté de culte. La première est totale et intime. La seconde, visible, est contrainte pour éviter le prosélytisme et les troubles à l’ordre public.” Les personnels présents en sont bien convaincus mais comment réagir face à des ados provocateurs, qui ignorent la loi car ils viennent d’autres pays, ou qui estiment anodin de pouvoir porter une kippa ou un hidjab? La formatrice cite alors le cas des Sikhs qui traditionnellement doivent arborer un kirpan, une sorte de poignard: “Les élèves comprennent très bien que cet objet ne peut pas être toléré au sein de leur établissement alors même qu’il fait partie d’un culte. C’est la même chose quelle que soit la religion dans un souci d’égalité!” Même pas de côté quand on évoque l’intolérance de l’État français vis-à-vis de religions: “Je demande à mes élèves s’ils se sentiraient plus libres en Italie où on leur imposerait des cours de religion catholique!” Évidemment, elle encourage les personnels à faire preuve d’écoute et de dialogue car pour un élève: “À 14 ans, je suis mon idée”, la prise de distance est donc compliquée. Petite récréation après cette heure trente de travail. On en profite pour discuter avec des participants. Plutôt convaincus par la qualité des interventions, ils soulignent tout de même qu’ils ne sont pas les plus exposés. En effet, ces personnels sont issus d’établissements de l’ouest lyonnais où la question sensible de l’islamisme radical est peu présente. “On a plus de problèmes avec des élèves d’extrême-droite”, lance même un professeur qui raconte comme un jeune a refusé de regarder un film en anglais car il mettait en scène des personnages gays et lesbiens… Reprise de la séance, on enchaîne avec des cas pratiques. Chaque groupe constitué de 5 ou 6 personnes doit réfléchir sur des situations réelles: un élève demande s’il pourra porter un signe religieux pendant son stage en entreprise, des parents se plaignent car il y a un sapin décoré à la cantine pendant Noël, sur un groupe Whatsapp de seconde, un élève affirme qu’il n’est pas Charlie et que les terroristes étaient dans leur bon droit car les dessinateurs ont insulté le prophète, un service d’intendance demande aux parents si leur enfant fait le Ramadan pour effectuer une remise financière, des parents refusent que leurs enfants visitent un lieu de culte lors d’une sortie scolaire, un personnel ne comprend pas pourquoi il n’est pas autorisé à s’absenter le jour de la rentrée pour une fête religieuse non fériée mais inscrite au Bulletin Officiel… Les participants doivent expliquer ce qui pose problème vis-à-vis de la laïcité et quelles sont les réponses à apporter.

CAS PRATIQUES
Chaque situation est ensuite détaillée devant l’assemblée. Si on prend le cas de la cantine, le service d’intendance qui était bien intentionné car il souhaitait éviter le gaspillage et la charge financière aux familles a commis une réelle “maladresse”: “On ne peut demander la religion d’un élève. Par ailleurs, les non-musulmans sont discriminés car, eux, n’ont pas de remise d’ordre si leur enfant est absent”, précise Violaine Lapro-noncière qui renvoie au Vademecum de la laïcité transmis aux établissements. Pour le stage, l’élève doit se soumettre au règlement intérieur de l’entreprise, c’est donc à lui de se renseigner. L’élève de Whatsapp est coupable d’apologie du terrorisme et doit à ce titre être signalé. Celui en sortie scolaire ne peut pas se soustraire à la visite si elle est réalisée sur le temps scolaire, gratuitement: “L’école n’est pas à la carte”, conclut-elle.Le fonctionnaire ne pourra pas s’absenter le jour de la rentrée pour le “bon fonctionnement du service”. Certes, le calendrier des jours fériés en France est inspiré de fêtes chrétiennes mais il n’est pas pour autant discriminant. “Le législateur de 1905 avait proposé de supprimer les jours fériés religieux. Il n’en restait que 2: le 14 juillet et 1erjanvier. Les syndicats s’y sont opposés. Ces jours sont donc des acquis sociaux”, explique Violaine qui renchérit avec amusement: “Le fonctionnaire garde la possibilité de demander une absence pour des raisons religieuses, à la discrétion du chef d’établissement. Il peut même enchaîner Kippour, la Nativité, l’Aïd el-Fitr… s’il le souhaite. L’État n’est pas là pour juger de la profondeur de votre piété et vous pouvez changer de religion comme bon vous semble !” La séance se termine avec des questions-réponses. Et le renvoi à des ressources pédagogiques de support. Le troisième volet de cette formation devrait avoir lieu dans les établissements dans les mois prochains et s’adapter aux problématiques plus précises de chacun, avec la mise en place d’un diagnostic et d’un plan d’actions.

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