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“Le gaz vert a son mot à dire dans la région”

Chargé de la distribution du gaz en France, GRDF veut diversifier les sources en développant la méthanisation à partir de déchets agricoles. Ce qui permettrait de chauffer des logements et de faire rouler des véhicules en polluant moins. Autre piste : le rétrofit bioGNV pour donner une nouvelle vie à des bus diesel. Entretien avec Guilhem Armanet, directeur clients Territoires Sud Est pour GRDF. Par Lionel Favrot

Journaliste de formation, vous passez d’un service national de communication à une direction régionale d’un distributeur de gaz. C’est un parcours assez atypique !
Guilhem Armanet : C’est la richesse d’un groupe comme GRDF aujourd’hui. Ses dirigeants ne sortent pas tous du même moule. Mais ce qui me pousse aujourd’hui à m’intéresser à mes fonctions, ce sont les mêmes motivations qui m’ont incité à devenir journaliste. Ma fonction se trouve aujourd’hui à l’intersection entre les métiers de GRDF en interne et tout l’éco-système du gaz qui s’est complexifié.
Votre profil est-il bien accepté ?
J’ai l’impression ! Mon job à moi, c’est d’être entouré de gens beaucoup plus intelligents que moi dans leur domaine respectif et de conjuguer ces intelligences au service de la transition énergétique. Je n’ai jamais pratiqué moi-même leurs métiers mais je tire de mes expériences précédentes une capacité à manager qui responsabilise. Ce qui fonde ma légitimité, c’est d’aider à grandir autour de moi.
Mais le gaz vous parait-il encore une énergie d’avenir alors que la nouvelle réglementation environnementale, la RE2020, interdit de l’intégrer dans les constructions neuves ?
Oui, le gaz est une énergie d’avenir même si on sait que sa consommation va baisser. En effet, il est indispensable pour assurer la transition énergétique plus efficacement et plus rapidement tout en la rendant soutenable techniquement, économiquement et socialement. Gardons bien les yeux ouverts sur l’ensemble du système énergétique ! Exemple : on pourrait décider demain de tous passer à la voiture électrique en ayant l’impression de rouler propre puisqu’on ne rejette plus de CO2. Sauf que la production de cette électricité ne sera pas encore elle-même décarbonée, particulièrement en hiver où les pointes de consommation sont couvertes par des énergies fossiles.
Quel est l’intérêt de conserver une place pour le gaz ?
Ne mettons pas tous nos oeufs dans le même panier, gardons cette capacité qu’a la France de choisir la meilleure énergie pour le meilleur usage. Exemple : produire de l’électricité grâce à des turbines à gaz, c’est du gâchis. Le gaz fait tourner la turbine qui entraîne l’alternateur pour alimenter à son tour des lignes à haute tension… La déperdition d’énergie tout au long de ce cycle de production réduit le rendement à seulement 50 %. On aurait meilleur temps d’injecter 100 % de gaz dans les logements ou les véhicules.
Les habitations équipées au gaz seront-elles encore alimentées même si la nouvelle réglementation tend à le marginaliser ?
Oui, des millions d’habitations devront être encore chauffées au gaz jusqu’en 2050. C’est intégré aux scenarii des futurs énergétiques de RTE et de l’ADEME. Par ailleurs, il existe désormais de nouveaux modèles de pompes à chaleurs hybrides qui intègrent une chaudière à gaz. On dispose finalement d’un mix énergétique à la maison. Grâce à un module de régulation, on peut choisir si on utilise l’une ou l’autre source d’énergie. On peut utiliser le gaz quand il faut délester le réseau électrique ou parce qu’on est dans une période où la production d’électricité est davantage carbonée. On peut aussi arbitrer en fonction du prix. Ces nouvelles installations sont éligibles aux primes.
Où en est le développement de la méthanisation dans la région pour produire du gaz localement ?
Techniquement, c’est parfaitement au point. On sait fabriquer du gaz à partir de déchets du territoire. En milieu rural, des méthaniseurs utilisent principalement des déchets agricoles mais on peut aussi intégrer la tonte des services municipaux ou des déchets de l’agro-alimentaire. Ces méthaniseurs fournissent une molécule qui peut passer par les mêmes tuyaux et faire fonctionner les mêmes chaudières que le gaz naturel qu’on va chercher à l’autre bout du monde. De plus, ce biogaz est aussi miscible avec le gaz naturel c’est-à-dire qu’on peut les mélanger. La méthanisation peut aussi fonctionner dans les stations d’épuration. C’est déjà le cas à celle de la Feyssine et une partie des bus lyonnais fonctionne donc avec les eaux usées des Lyonnais. Ce qui permet d’injecter l’équivalent de la consommation de 400 véhicules lourds. Un projet cinq fois plus important est prévu à la station de Pierre-Bénite.
Mais des projets de méthaniseurs ont suscité de fortes résistances dans la région !
Les réticences portent sur deux aspects : les odeurs d’un méthaniseur et le trafic de camions pour l’alimenter. Si le projet est préparé en amont, on constate que l’acceptabilité est supérieure. Pour les odeurs, on peut faire visiter des installations pour démontrer qu’elles restent à l’intérieur. Pour la circulation, il faut savoir qu’un seule livraison par jour suffit à un méthaniseur de bonne taille. C’est supportable. Aujourd’hui, on voit plutôt des villages fiers de produire plus de biogaz que leurs besoins et d’être exportateurs. Selon une étude qu’on a commandée à l’institut Becoming fin 2021, quatre habitants de la Région sur cinq sont favorables au gaz vert.
Cette technique de production de gaz intéresse-t-elle les élus ?
Oui. En milieu rural, d’élus se disent qu’ils vont pouvoir chauffer des logements et faire rouler leurs véhicules, par exemple des bennes à ordures, avec du GNV issu de déchets. C’est un outil pour pérenniser l’agriculture et les paysages avec des emplois locaux non délocalisables. En moyenne 3 ou 4 emplois sans compter les activités générées par les prestataires. On récupère aussi un digestat qui, selon sa composition, peut être utilisé en engrais plutôt que de prendre des engrais azotés fabriqués à partir de gaz russe. A Lyon, le maire Grégory Doucet compte chauffer ses cantines avec 25 % de gaz renouvelables.
Combien de méthaniseurs dans la région aujourd’hui ?
On compte aujourd’hui 30 méthaniseurs en Auvergne-Rhône-Alpes, et il y en aura 20 de plus d’ici 2 ans, ce qui va permettre de produire l’équivalent du chauffage de 200 000 logements. En France, la méthanisation couvre actuellement 2 % de la consommation de gaz mais on peut atteindre 20 % d’ici 2030. Ce qui veut dire que le biogaz pourrait remplacer le gaz russe qui représente actuellement 17 % des besoins de la France. Et en se basant sur des estimations officielles, on peut affirmer que le biogaz pourra couvrir 100 % de nos besoins en 2050. Ce qu’on dit à l’Etat, c’est qu’on sait faire. Alors testez-nous !
Voyez-vous d’autres développements ?
Aujourd’hui, la Ville de Lyon privilégie le compostage pour les déchets verts des ménages mais on pourrait développer la part qui va en méthanisation. D’ailleurs, à partir de janvier 2024, les collectivités locales auront l’obligation de mettre en place des filières de valorisation pour leurs biodéchets en les mettant à disposition des cantines, des hôpitaux, des EHPAD… Nous, on est en train de regarder comment accélérer la méthanisation pour absorber ce besoin.
Est-ce qu’il y a encore des innovations ?
On sait déjà, par des procédés de pyrogazéification, transformer du bois type MDF en gaz. Le même procédé est étudié pour ce qu’on appelle les CSR, c’est-à-dire les combustibles de récupération issus de ce qui est refusé par les filières de recyclage, donc essentiellement des plastiques. Reste à définir le tarif d’injection dans les réseaux pour ce gaz issu de déchets communs et non de biodéchets. Il faut savoir que la filière est très dynamique dans la région qui abrite 70 % des pépites françaises du biogaz, soit 140 entreprises. Méthalac au Bourget du Lac en Savoie, Prodeval à Romans-sur-Isère dans la Drôme, Waga Energy à Meylan…
Du coup, vous espérez que ce gaz de méthanisation considéré comme renouvelable, ne soit pas assimilé au gaz naturel ?
Oui. Le vrai enjeu, c’est de distinguer le biogaz du gaz fossile. Quand on chauffe un bâtiment avec du gaz issu d’un méthaniseur situé à quelques kilomètres, on devrait pouvoir l’intégrer dans l’impact énergétique de ce bâtiment. Si la réglementation est plus favorable, on verra émerger de nombreux projets. En Auvergne-Rhône-Alpes, les gaz verts ont leur mot à dire !
Où en est le GNV, le gaz naturel pour véhicules ?
On est en avance sur le plan de déploiement grâce à l’ADEME avec une soixantaine de stations installées dans la région et une vingtaine supplémentaires d’ici deux ans. Le GNV présente notamment des avantages pour le transport de marchandises. Les motorisations électriques paraissent moins adaptées car elles impliquent de lourdes batteries qui réduisent le poids à emporter.
Que préconisez-vous de rétrofiter ?
Les cars scolaires diesel car ils font à peine 30 km par jour. Plutôt que de les mettre au rebut car ils polluent trop, on peut leur offrir une seconde vie en passant au biogaz. Avec CRMT, CARAT, l’ADEME et les transports Berthelet, on a accompagné la transformation de bus Iveco pour présenter un prototype. On est doublement en circuits courts : cette technologie est développée dans la région avec des composants européens, dont 50% fabriqués dans la région et ces cars rétrofités rouleront au bioGNV également produits dans la région. Rétrofiter un bus c’est deux fois moins cher que de racheter un modèle neuf et cela évite l’impact carbone d’une nouvelle production. CRMT prévoit un doublement de ses effectifs pour industrialiser la production. On réfléchit également à rétrofiter des trains.
Pour les trains, ce n’est pas la propulsion à l’hydrogène qui est privilégiée ?
L’hydrogène sera plutôt prêt pour demain alors que le GNV est au point aujourd’hui avec une solution dix fois moins cher. Auvergne-Rhône-Alpes est la première région en nombre de kilomètres non électrifiés et non électrifiables du fait soit de l’encaissement des lignes dans les vallées ou les montagnes, soit du fait faible trafic. J’ai pris la ligne Lyon le-Puy-en-Velay avec un train au diesel. Les paysages sont splendides et on voit bien tout l’intérêt qu’on pourrait avoir d’un point de vue bilan carbone d’avoir des trains au bioGNV. Plusieurs types de train que la SNCF possède en grand nombre sont assez facilement rétrofitables au gaz. La Région Nouvelle Aquitaine a fait l’acquisition de deux rames pour faire des tests. C’est aussi de l’économie circulaire.

 

————PORTRAIT

L’INFORMATION AU SERVICE DE LA STRATÉGIE

La famille de Guilhem Armanet est originaire d’Heyrieux dans l’Isère mais lui-même est né en Algérie car son père, après des débuts comme professeur de physique-chimie, a embrassé une carrière de diplomate. La famille de ce conseiller scientifique des ambassades a donc changé régulièrement de pays. Après un bac à Compiègne dans la région parisienne, il s’est formé au CELSA pour devenir journaliste. Il a poursuivi ses études aux Etats-Unis, ce qui lui a permis de travailler pour des correspondants francophones comme Ulysse Gosset de TF1. L’actuel directeur régional de GRDF a ensuite participé au lancement d’une radio “pour les francophones et francophiles”, France Fréquence Washington, diffusée dans quatre Etats américains.
Souhaitant pratiquer son métier en France, il est revenu pour collaborer à Radio France, Environnement Magazine et Radio Avoriaz. Après avoir assuré la revue de presse internationale de Radio Classique, il a repris ses études pour un 3e cycle de stratégie d‘entreprise et d’intelligence économique. Ce qui lui a ouvert les portes dans l’aéronautique chez SNECMA et le Groupe Safran. L’attentat du 11 septembre 2001 va lui couper tout espoir dans ce secteur. Sollicité par des anciens confrères français bloqués par l’arrêt du transport aérien vers les Etats-Unis, il va se rendre en reportage à Washington et à New York. Notamment pour Le Parisien-Aujourd’hui en France et le Monde des Religions.
A l’époque, EDF recrute des journalistes. “Comme antidote à son propre poison, c’est-à-dire le reproche de ne pas être transparent et la difficulté à être compris”, résume Guilhem Armanet qui va être chargé d’animer le débat local autour de l’ouverture de l’EPR de Flamanville.
En 2007, il envisage de retourner à son premier métier de journaliste mais EDF lui propose un poste à sa direction du développement durable. “Je me suis occupé des premiers rapports calqués sur l’agenda 21, en animant un groupe de correspondants sur les cinq continents”, précise-t-il. C’est à ce moment là que GRDF est créée car le marché du gaz s’ouvre à la concurrence et la France doit distinguer distributeur et fournisseur. Après plusieurs postes au service communication, il est nommé à la tête de l’institut de formation de GRDF, Energy Formation. “J’ai modernisé la pédagogie des 300 stages proposés en utilisant les ressources de la digitalisation mais aussi des neurosciences. On sait mieux aujourd’hui grâce à l’imagerie
médicale ce qui génère la rétention d’information et l’ancrage mémoriel. En résumé, c’est l’émotion.” Energy Formation forme 15 000 stagiaires par an aux métiers du gaz à travers trois campus dont un à Lyon. Principalement des collaborateurs du groupe mais pas seulement. Il va ainsi mettre en place un campus pour le chinois Shanghaï Gas Groupe. C’est le dernier post occupé avant sa prise de fonction à Lyon.

Entretien publié dans le Mag2Lyon N°145 encore disponible
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