“Je veux mettre l’interprète au cœur du projet”

Julie Guibert © Susie Waroude

Formée à la danse classique à Lyon, Julie Guibert y revient pour prendre la tête du Ballet de l’Opéra. Elle remplace Yorgos Loukos, directeur pendant 33 ans, licencié en février pour discrimination. La nouvelle directrice a déjà lancé la création de 30 solos par 30 chorégraphes pour les 30 danseurs du Ballet. Un projet enthousiasmant. Interview. Par Clotilde Brunet

Pouvez-vous résumer votre parcours ?
Julie Guibert : Je suis interprète, j’ai dansé toute ma vie. J’ai fait mes études à Lyon et j’ai été danseuse à l’Opéra de Lyon entre 2003 et 2005. J’ai abordé les répertoires de Mats Ek, de William Forsythe, de Trisha Brown, de Russell Maliphant et de Christian Rizzo avec qui je chemine toujours. À ce moment-là, j’ai eu envie d’apprendre à dire “je” et non plus “nous” car je sentais une extinction du désir ardent de danser que j’avais ressenti jusqu’alors. Christian Rizzo m’a proposé de m’écrire un solo et ça a été le début d’une petite série de solos. Ça ne m’était jamais arrivé d’être dans un rapport exclusif et donc de dialogue.
Ça a été un moment décisif dans votre carrière ?
Oui, ça a bouleversé mon rapport à la danse. Quand on étudie la danse, il y a une fin programmée… On estime qu’à 40 ans, c’est terminé ! Quand je suis devenue free lance, je me suis aussi rendue compte que je pouvais danser jusqu’à mon dernier souffle. Ça avait un peu le goût de l’éternité.
Et vous dansez toujours ?
Oui ! J’ai des dates au Centre national de la danse à Pantin, en novembre. Je vais danser un solo de Christian Rizzo. Je l’avais dansé au Toboggan, à Décines, enceinte de 7 mois, avec un ventre proéminent. Le fait d’être interprète est au cœur de mon projet à l’Opéra de Lyon. Je ne suis pas en reconversion, devenir directrice, c’est un prolongement.
Votre prédécesseur, Yorgos Loukos, a été licencié et condamné pour avoir évincé une danseuse après sa grossesse. Dans quel état d’esprit avez-vous trouvé la compagnie ?
Très chamboulée par ce départ soudain ! Mais j’ai pris mes fonctions et à aucun moment je n’ai ressenti la moindre résistance. Il faut dire que je suis arrivée dans un contexte particulier, nous sommes partis 10 jours en tournée en Nouvelle-Zélande et en Australie puis nous avons été confinés.
Vous êtes une des rares femmes, avec Aurélie Dupont à l’Opéra de Paris, à diriger un ballet en France. Est-ce que vous pensez que c’est entré en ligne de compte dans votre recrutement ?
J’aimerais que l’on puisse se dire que c’est le projet, que ça soit celui d’une femme ou d’un homme, qui a compté. Je sais bien qu’il y a des territoires qu’il faut que les femmes conquièrent. J’entends cette bataille mais lier mon recrutement au fait que je sois une femme, ce serait très réducteur.

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Vous le disiez, vous avez dansé enceinte… Une femme est plus à même de comprendre certaines problématiques selon vous ?
Non, pas du tout. On n’a pas le monopole de quoi que ce soit, il ne faut surtout pas s’aventurer sur ce terrain-là. Je ne suis pas là pour faire le procès de qui que ce soit. Durant ma carrière j’ai été sous des autorités féminines et masculines très fortes et j’ai pu être malmenée par des chorégraphes femme comme homme.
Quel projet portez-vous pour le Ballet de l’Opéra de Lyon ?
Je veux mettre l’interprète au coeur du projet, même si ce dernier est encore mouvant. La première édition d’un projet assez monumental s’est tenue en septembre : Écrire 30 solos pour 30 danseurs. L’idée est d’inviter 30 chorégraphes à écrire pour l’intégralité des danseurs du Ballet. J’ai souhaité porter attention à chacun avant d’aborder le collectif. Ce projet se déroulera sur deux ou trois saisons. 7 solos ont déjà été créés en septembre et 5 autres doivent voir le jour en 2020/2021 au Centre national de la danse et dans le cadre de la Biennale de la danse. Parmi les chorégraphes, on peut citer Rachid Ouramdane, Nina Santes et Noé Soulier.
Comment ce projet a-t-il été reçu par les danseurs ?
Magnifiquement bien. Ce sont des espaces que l’on a rarement voire jamais, il me semble que c’était la première fois que ces 7 danseurs étaient seuls en scène. Ce n’est pas un gala des étoiles avec des performances imparables. Ces solos ont leurs fragilités, leurs vulnérabilités… L’objectif final est de recomposer la compagnie, pas du tout de fragmenter ou de créer des solitudes. Ce sera aussi un rite, un solo existant sera transmis à chaque nouveau danseur qui entrera au Ballet.
Vous êtes convaincue que cette démarche donnera plus de force au collectif ?
Si on regarde les interprètes de Pina Bausch ce sont vraiment des hommes et des femmes qui dansent. Quand on est plongé dans un rythme très intense, avec beaucoup de tournées, on ne prend pas toujours le temps de savoir comment les danseurs s’accaparent les pièces au répertoire. Le ballet peut écraser les singularités… Je suis persuadée que cette démarche donnera plus de relief à chacun.
D’ailleurs le public connaît très peu les danseurs du Ballet…
Personne ne connait les noms ! Ce sont les étoiles qui font que le public a une grande affection pour l’Opéra de Paris. Je ne veux pas faire du star system mais j’adorerais que le public viennent voir un spectacle parce qu’il y a tel ou tel interprète.
Est-ce qu’il y a des chorégraphes que le public retrouvera au fil des saisons ?
J’aime beaucoup l’idée que l’on puisse cheminer ensemble, que ce ne soit pas que des rendez-vous uniques. Une collaboration qui s’inscrit avec les danseurs… Je pense notamment à Alessandro Sciarroni qui est programmé du 4 au 6 février 2021, hors les murs, au Toboggan à Décines. On fait entrer au répertoire une de ses pièces, FOLK-S. Il avait déjà été invité par Yorgos Loukos avec TURNING-Motion. J’aimerais garder cette pièce et lui faire d’autres commandes, notamment des solos. Suivre un artiste permet de comprendre le geste chorégraphique.
Pouvez-vous nous en dire davantage sur FOLK-S ?
Cette pièce est partie des danses tyroliennes, enseignées de manière assez secrète. Ce sont aussi des danses effectuées par des personnes non-mariées, il y a quelque chose de l’ordre de la séduction. Alessandro Sciarroni et les danseurs réécrivent la pièce en studio. C’est plus de l’ordre de la performance que du spectacle à proprement parler. Je réfléchis à ce que les interprètes du Ballet traversent des propositions très diverses.
Un autre temps fort pour le Ballet, la soirée consacrée à Jiří Kylián en novembre…
Oui, c’est une soirée composée de trois pièces différentes de Kylián, Bella Figura, Wings of Wax et Gods and Dogs. Son travail est une sublimation du corps du danseur, on est face à une très grande virtuosité ! Je n’ai pas vu ces pièces depuis des années, ce sera l’occasion de savoir si elles font encore sens aujourd’hui. Il faut se poser ces questions avec d’inscrire des oeuvres au répertoire car elles deviennent le patrimoine de demain.
Est-ce que vous allez mettre en place de nouvelles actions en direction des publics ?
Oui, on lance une collaboration avec le centre pénitentiaire de Saint-Quentin-Fallavier. Quatre danseurs vont travailler avec les détenus au long cours. Ils auront des rendez-vous d’octobre à juin, sans doute de 2h tous les mois. Les danseurs n’arriveront pas avec des protocoles de travail, on doit vraiment être dans le dialogue et dans une approche d’une grande modestie. Ces ateliers avec les détenus sont une scène ont la même valeur que les spectacles de chorégraphes de renom. Je refuse toute hiérarchie de ces expériences.

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