“Je revendique ce souffle romanesque”

Theresa Revay © Astrid di Crollalanza

Lyon. 1896. Les soyeux. Leurs relations commerciales avec l’Empire Ottoman. Et le destin d’une jeune femme, Blanche, qui quitte tout pour suivre l’homme qu’elle aime. C’est l’histoire de La Nuit du premier jour, le nouveau roman de Theresa Révay qui s’impose comme une spécialiste des grandes fresques historiques. Entretien. Par Maud Guillot

Vous qui êtes une auteur parisienne, pourquoi avoir choisi Lyon comme toile de fond de votre roman ?
Theresa Révay : Toute ma famille maternelle est lyonnaise ! Le caveau familial des Givaudan, le nom de ma mère, est à Sainte-Foy. Mais ce n’est pas du tout pour ça que j’ai inscrit mon livre dans cette ville ! C’est même à l’occasion de ce roman que j’ai renoué avec mes origines. Car le destin a voulu que je n’aie pas de liens avec cette branche de la famille… En fait, je suis arrivée à Lyon parle le Proche-Orient.
Comment avez-vous établi ce lien ?

En 2013, j’ai publié L’autre rive du Bosphore qui évoquait la fin de l’Empire Ottoman. Ce qui m’a amenée à m’intéresser aux liens de la France avec Damas. J’ai voulu creuser cet aspect dans mon nouveau livre. C’est en cherchant les Français présents dans ces régions dans les années 20 que j’ai découvert les soyeux de Lyon.
Comment avez-vous travaillé ensuite ?
Comme pour tous mes romans, je me suis documentée pendant près d’un an. J’ai lu près de 100 livres sur le sujet. Je fais un travail de dentelière. Chaque détail doit être juste : nourriture, vêtements, noms de rue… Je reconstitue une époque. Je travaille plus spécifique sur les mémoires et les journaux intimes. Car ils donnent la température de l’état d’esprit des gens à une période donnée. On a trop tendance à plaquer nos pensées d’aujourd’hui sur ce passé. Il faut au contraire apporter une cohérence historique et psychologique pour le repeindre. Exemple, en 1896, au moment de mon intrigue, Fourvière n’était pas une basilique, mais une église. Elle n’a été consacrée que trois mois plus tard.
Vous êtes vraiment soucieuse du détail !
Oui, ensuite, je vais rencontrer des gens à qui je soumets les passages. Ils me corrigent. A Lyon, j’ai rencontré Hubert-Marie Evellier de l’association Soierie Vivante qui m’a aidée merveilleusement sur les termes techniques. J’essaie d’apporter des connaissances de façon ludique. Je sais que des ados utilisent mes livres pour mieux comprendre certaines périodes historiques de leur programme scolaire…
C’est pour cela que vous publiez un livre tous les deux ou trois ans ?

Oui, je ne peux pas aller plus vite ! Je tiens à cette rigueur. Je suis assez fière d’avoir obtenu le prix Simone Veil pour mon précédent livre La vie ne danse qu’un instant, mais aussi le prix Historia du roman historique pour L’autre rive du Bosphore alors que les historiens ont tendance à regarder de travers les romanciers qui écrivent sur l’Histoire.
Pour quelle raison écrivez-vous essentiellement des romans historiques ?
Mon père qui était éditeur, d’origine hongroise, était un passionné d’Histoire. Mes deux premiers livres, en 1988 et 1990, étaient des romans contemporains. Ils n’étaient pas bons ! J’ai donc arrêté d’écrire pendant 10 ans. J’ai travaillé comme traductrice anglais et allemand. Puis j’ai trouvé la bonne distance, comme en course à pied ! Je me suis spécialisée dans le XXe siècle. Les deux guerres mondiales, la révolution russe, la fin des Empires, ottoman ou austro-hongrois, c’est ce qui me passionne et qu’on retrouve toujours en arrière-plan de mes romans.
Pour autant, vous apportez beaucoup de romanesque…
Mon maître absolu, c’est Henry Troyat. J’aime que mes livres soient divertissants. J’ai une écriture classique, mais qui met en valeur les sentiments. Le romanesque n’étant pas à confondre avec le romantique.
Certains qualifieraient volontiers ce style de “à l’eau de rose”…
Ce qui serait réducteur… Le romanesque c’est le souffle épique, une fresque…. Les Anglo-saxons l’ont bien gardé. Nous on l’a un peu perdu avec le Nouveau roman et les années 60. On a tendance à décrédibiliser la belle histoire d’amour. Moi, je suis bon public. J’aime la simplicité de l’émotion avec des phrases parfois un peu ronflantes. Il y a un côté un peu baroque, par rapport à une austérité plus romane qui prône le minimalisme de la phrase. Je revendique et j’assume ce souffle romanesque.
On peut faire un parallèle avec La Bicyclette Bleue de Régines Desforges…
Oui ! C’est emblématique du bon roman historique. On nous raconte une histoire avec une écriture de bonne tenue. Dans la grande tradition de nos romanciers français du 19e siècle comme Alexandre Dumas.
Mais c’est avant tout une littérature pour les femmes…
Ce n’est pas un calcul. D’abord, la grande majorité des lecteurs de romans sont des lectrices. Ensuite, je suis plus intéressée par les destinées de femmes. Dans les périodes de guerre, les hommes sont plutôt au front. J’aime bien me pencher sur ces femmes qui reprennent les rênes quand tout part à vau-l’eau.
Votre héroïne Blanche est la femme d’un soyeux qui décide de laisser mari et enfants pour partir à l’autre bout du monde avec son amant. Pas très crédible pour cette époque !
Peut-être mais c’est plausible ! J’ai étudié comment on divorçait à l’époque. Il fallait une vraie raison. Ou un adultère pris sur le fait. Le jugement de divorce qui est dans le livre est calqué sur un vrai jugement trouvé dans les archives. Mais cette aventure de Blanche est d’abord liée à mon histoire personnelle, redécouverte à l’occasion de ce livre.
Qu’avez-vous découvert sur vous-même ?
Pendant mes recherches, je suis tombée sur un certain François Ducharme, un des principaux soyeux de l’époque. Or, j’avais une cousine du même nom. Je l’ai appelée et elle m’a dit que c’est son grand père ! C’est comme ça que j’ai remonté le fil. Mon arrière, arrière grand père était originaire de la Drôme et était arrivé à Lyon dans les années 1860 pour devenir expert à la commission des soies. Encore plus surprenant, ma grand-mère Liline, que je n’ai pas connu a vécu le même destin que Blanche…
Elle a quitté son mari et ses enfants pour le grand amour ? 
Oui, c’était après la Seconde Guerre mondiale, donc dans un contexte différent. Elle a dû abandonner ses 5 enfants, dont ma mère. D’où cette absence de relations. J’ai eu envie de lui rendre hommage car elle a dû assumer un choix impossible et douloureux. Un incroyable dilemme. Au final, c’est le livre le plus personnel que j’ai écrit. Peut-être que le moment était venu de renouer avec cette partie de ma vie.
Et vous venez souvent à Lyon ?
Je viens voir ma famille justement. J’ai eu un véritable coup de cœur pour cette ville. L’architecture est splendide. Les couleurs. L’ambiance. L’énergie. Les deux fleuves qui lui donnent une atmosphère unique. Et l’art de vivre pour ceux qui comme moi aiment manger. Ainsi que la poximité de la montagne. Quand j’ai dû déménager il y a six mois dans Paris, je me suis même posé la question de venir vivre à Lyon. Mais je suis finalement restée parisienne.
Quels sont vos nouveaux projets ?
J’ai de nouveaux personnages en tête pour mon prochain roman. L’histoire devrait se passer à Paris entre 1944 et 1955. Il y aura un lien avec le Débarquement des Américains en Normandie. Mais sous un angle un peu méconnu.

La Nuit du Premier Jour, de Theresa Révay, Albin Michel, 498 pages, 22,90 euros

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