Islamisme à l’école “On est dans un déni de réalité”

Chatillon en Diois (26) Bernard Ravet ancien proviseur et auteur de "Principal de collège ou Imam de la République ?"

Alors que le projet de loi confortant le respect des principes de la République fait débat à l’Assemblée nationale, Mag2 Lyon a consacré un grand dossier au séparatisme à Lyon. Sans tabou ni idéologie. Nous avons interviewé le Lyonnais Bernard Ravet, qui a été principal dans trois collèges de Marseille classés en zone d’éducation prioritaire (ZEP). Cet homme de gauche a pris sa retraite en 2015 et a publié un témoignage coup de poing : “Principal de collège ou imam de la république” où il décrit la radicalisation de ces quartiers mais aussi leur ghettoïsation et la grande précarité des familles. Il était aussi revenu sur l’assassinat de Samuel Paty. Entretien. par Maud Guillot

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Comment avez-vous réagi à l’assassinat de Samuel Paty ?
Bernard Ravet : J’ai été sidéré. Samuel Paty a été exécuté et non assassiné. Je ne pensais pas qu’ils allaient en arriver là. Je ne pensais pas qu’on irait jusqu’à tuer un enseignant. D’autant que Conflans-Sainte-Honorine n’est pas une ville particulièrement difficile. Ce ne sont pas les quartiers nord de Marseille. Ce n’est pas Vaulx-en-Velin et Vénissieux. Il y a donc une intention d’instaurer un régime de terreur. J’ai aussi eu une pensée pour tous les jeunes enseignants que j’ai eus…
Ça aurait pu arriver à un de vos enseignants… 
Oui, des profs comme Samuel Paty, qui font très, très bien leur boulot, j’en ai vu un certain nombre. Ils y croyaient. Ils avaient la foi dans l’école qui élève, dans la République qui émancipe. Ils aimaient leurs élèves. Mais quand on passe le Capes, on n’imagine pas qu’on va prendre des risques physiques. On n’imagine pas qu’en enseignant le programme scolaire, on va devenir une cible.
Vous estimez que Samuel Paty a eu raison de montrer ces caricatures ?
Bien sûr. Le prof était dans son rôle et il a bien fait. Se poser la question, c’est déjà céder à l’islamisme. La République est attachée au droit de blasphème. Emmanuel Macron l’a répété à Al Jazeera. C’est essentiel.
Mais des voix s’élèvent pour dire qu’il faut éviter d’exacerber les tensions…
Cet enseignant n’a jamais eu la volonté de provoquer ses élèves, il voulait illustrer un propos pédagogique sur la liberté d’expression. Il était apprécié de ses élèves. D’ailleurs, en professeur chevronné qu’il était, il a pris soin de prévenir ceux qui pouvaient être choqués. Des précautions qui montrent déjà que la laïcité a perdu du terrain…
Mais pourquoi montrer ces caricatures du prophète alors que d’autres existent, plus consensuelles, pour illustrer la liberté d’expression ?
La caricature a été dans l’Histoire le signe de l’acquisition de la liberté. Louis XVI a été caricaturé pendant la Révolution, Daumier a fustigé Louis-Philippe. Les Allemands l’ont été en 14-18, les curés régulièrement. Celle de Mahomet s’inscrit dans cette lignée. De plus, 15 personnes sont mortes dans l’attaque de Charlie Hebdo, des journalistes et des dessinateurs. Comment mieux illustrer la liberté d’expression ? Il faut bien comprendre que ce ne sont que des dessins !
En toute honnêteté, vous l’auriez soutenu, ce prof, dans vos quartiers nord de Marseille quand vous étiez principal ?
Il y a une liberté pédagogique. Mais si un de mes professeurs avaient souhaité montrer des caricatures du Prophète, je l’aurais soutenu. Après, je dois admettre qu’en 2004, les effets des réseaux sociaux n’étaient pas aussi violents. S’il n’y avait pas eu ces trois vidéos, Samuel Paty serait encore vivant.
En tout cas, les profs risquent d’avoir peur désormais en faisant ce cours…
J’ose espérer que non ! Nos professeurs s’engagent pour un métier, avec une envie. Ils sont certes mal payés, mais ils veulent transmettre. Il faut impérativement qu’ils continuent leur mission.

Et la réaction d’Emmanuel Macron, qu’en avez-vous pensé ?
Jean-Michel Blanquer et Emmanuel Macron ont rendu un hommage d’une haute dignité et d’une forte portée symbolique. Ils ont ensuite pris des mesures essentielles comme la fermeture de mosquées intégristes. Il y a un continuum entre des gamins pris en charge à l’école coranique salafiste, qui refusent de donner la main à la maîtresse, et des ados qui contestent le programme d’éducation civique en répétant que la loi de Dieu est supérieure à celle des hommes, ce qui au passage autorise la délinquance… Jusqu’à ces actes insensés.
Ce ne sont pas un peu des effets de manche alors que le problème est bien plus ancien et profond…
Je suis de gauche, j’ai été proche de Michel Rocard. Jean-Michel Blanquer et Emmanuel Macron ne sont donc pas de mon bord politique. Mais je dois admettre qu’ils tentent quelque chose. Emmanuel Macron prépare une loi sur les séparatismes. Blanquer, lui, connaît la maison, il a été recteur. Quand j’ai sorti mon livre en août 2017, il m’a reçu quatre jours plus tard. Il a clairement dit qu’on avait pris l’habitude de mettre la poussière sous le tapis et qu’il ne voulait plus de ça.
Mais qu’a-t-il fait en réalité ?
Il a créé une cellule d’expert au ministère et proposé un nouveau guide pour les chefs d’établissement, où il affirme par exemple qu’il n’y a pas de négociation possible en sciences, face à la croyance. Ce qui était moins clair avant. Il a mis en place, pour la première fois, une boite mail pour les profs. Il rend aussi publics les chiffres des atteintes à la laïcité…
Des chiffres qui seraient bien inférieurs à la réalité…
Oui, car ce qu’on n’avait pas prévu, c’est l’autocensure des profs. Jean-Pierre Obin la décrit bien dans son récent livre Comment on a laissé l’islamisme pénétrer l’école. Des études ont été menées auprès de jeunes diplômés de l’INSP, notamment celui de Montpellier. On présente à ces jeunes profs une situation pédagogique anodine : l’élève de 6e doit dessiner les différents dieux grecs. Certains refusent de dessiner car “il n’y a qu’un Dieu”, d’autres considèrent qu’ “on ne représente pas les Dieux”. La deuxième objection ne concerne que les enfants musulmans.
Comment ces professeurs réagissent-ils ?
Un tiers des profs estiment qu’il fera exécuter le travail, un tiers stoppe le travail et ne le reproposera pas l’année suivante. Ils évitent donc la situation conflictuelle. Mais un tiers considère que les élèves ont raison et qu’ils doivent respecter leurs croyances !

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Donc un tiers ne veut pas d’histoire et un tiers ne connait pas la laïcité…
Oui, ça pose le problème du recrutement et de la formation. La question qui se pose, c’est comment en faire des fonctionnaires qui défendent les principes de la République ? Il faut absolument les armer davantage face à cette problématique.
Selon les récents chiffres, 11 % des atteintes à la laïcité sont du fait des personnels…

Oui, il y a un entrisme évident. Il y a quand même des candidates profs qui ont demandé à porter le voile pendant leur formation. Ces dernières années, ces atteintes étaient plutôt le fait de surveillants. Moi, j’en ai eu un à Marseille qui faisait clairement du prosélytisme.
Si ces profs s’autocensurent, c’est aussi parce qu’ils ne veulent pas stigmatiser une communauté…
Oui, la schizophrénie de la gauche s’opère au sein de l’Education nationale. Les profs ont été percutés par les attentats de Charlie et la minute de silence qu’ils ont parfois eu du mal à faire respecter. Ils commencent à prendre conscience de l’ampleur du phénomène. Mais au lendemain de l’affaire Merah, il y avait déjà déjà eu cette contestation dans certains collèges. Personne n’en avait parlé. Comme personne n’avait parlé des klaxons qui retentissaient dans les quartiers nords de Marseille pour “célébrer” le 11 septembre…
Les professeurs ne sont donc pas encore lucides sur cette réalité ?
Si, mais il y a une forme de relativisme. Des profs comme de l’administration. C’est pire que l’armée, où le secret est dans le contrat de base. Dans l’Education nationale, ce secret n’est pas officiel mais il y a bien une omerta. Ce n’est pas pour rien que le hashtag “pas de vague” est ressorti. C’est comme dans le rapport paradoxal avec la police.
En quoi le rapport avec la police est-il paradoxal ? 

La police n’est pas portée dans le cœur des enseignants. Mais quand on est dans ces collèges de banlieue, on est obligés de travailler avec elle. Dans le collège où j’exerçais, il y avait tellement d’agressions que le personnel avait un coupe-file informel avec le poste de police. A l’inverse, les policiers qui contrôlaient mes gamins dans le Carrefour voisin me les ramenaient car ils savaient qu’ils allaient “se faire remonter les bretelles”. Ce travail en collaboration n’est pas encore bien vu partout.
Vous dites même que la police a été une meilleure alliée que votre hiérarchie…

Oui et j’assume. En 2004, le Rectorat était infoutu de comprendre la montée de l’islamisme. Je faisais des signalements, des fax… qui restaient sans réponse. Les services de renseignement étaient capables de faire la différence entre chiites, sunnites, tablighs, salafistes… La police connaissait ces enjeux. Mais je précise que les atteintes à la laïcité était un épiphénomène dans mon collège au regard des autres violences ! Les jeunes étaient régulièrement victimes d’agressions. Notamment les filles. Il y avait du deal devant la porte du collège. Du coup, je “faisais la grille” le matin. Je me postais, visible, pour marquer mon territoire…
Pourtant, on semble découvrir ce phénomène aujourd’hui…
Pour moi, les problèmes ont commencé à la fin des années 80. Ils étaient sporadiques. Il s’agissait essentiellement de filles qui voulaient entrer avec le voile. En 2002, Georges Bensoussan a publié le livre sur les Territoires perdus de la République. Puis il y a eu la loi de 2004 sur les signes ostentatoires à l’école. Ce qui a poussé Jean-Pierre Obin, Inspecteur général de l’Education nationale à se saisir de ce sujet. L’IG est une organisation indépendante qui rend des rapports commandés par le ministère. Dans ce cas précis, elle s’est auto-saisie. D’habitude, le ministère diffuse le rapport. Là, il l’a enterré.
Pourquoi ce rapport a-t-il été enterré ? 

Parce qu’on est dans un déni de réalité. Ce déni est d’autant plus important que chaque homme politique le confirme en ne faisant rien. Le sujet est dérangeant. Quand on ouvre la porte, on pose le problème de la ghettoïsation des quartiers. Il a fallu attendre 2016 pour que Manuel Valls en parle alors qu’on le vivait sur le terrain depuis longtemps. Je me faisais insulter quand je prononçais ce mot. Certains hommes politiques se sont appuyés sur les grands frères pour apaiser les quartiers, mais ils ont fait entrer le loup dans la bergerie.
Ces hommes politiques ont-ils fait preuve de naïveté ?

Oui, ils n’ont pas vu la montée du religieux, qui existe partout dans le monde. Regardez Trump. Ils ont cru que la laïcité, acquise en 1905, qui est un mur et un rempart, était immuable. Car même s’il y a eu quelques soubresauts au cours du XXe siècle, cette séparation entre l’Etat et l’Eglise n’a jamais été vraiment contestée en France. De plus, comme ces politiques manquent de culture sur le monde musulman, ils ont eu peur de ce fameux amalgame.
Vous visez spécifiquement la gauche, courant auquel vous appartenez…

Oui, la culture de la tolérance a entraîné l’acceptation de l’inacceptable. J’ai entendu des féministes de gauche défendre le port du voile. La communauté musulmane étant plutôt précarisée, le gauche a choisi de la défendre avec une approche sociale. Elle a choisi d’abandonner la laïcité au Front National, ce qui est pour moi une trahison.
Mais elle ne pouvait pas avoir un combat commun avec le FN !
Historiquement, l’ennemi de la gauche, c’est effectivement le racisme et l’extrême-droite. Le FN a pris pour cible les musulmans. La gauche est donc très mal à l’aise car elle ne veut pas être complice, même si c’est pour dénoncer l’islamisme politique… Mais cet intégrisme musulman doit pourtant être combattu ! Avec les valeurs de la République, non celles de la haine et du rejet. Comme les communistes ont fait leur mea culpa sur l’URSS, la gauche doit admettre qu’elle a été aveuglée sur ces sujets.
Pourtant, l’indignation politique a été unanime concernant Samuel Paty. S’agit-il d’une prise de conscience ?
Oui, mais certains estiment encore que de parler de ces sujets alimente le racisme. Il y a un courant islamo-gauchiste qui a infiltré le monde des intellectuels, des universités… Sous couvert de défendre le vivre-ensemble, il ne défend plus la laïcité. C’est le cas du syndicat SUD ou des Indigènes de la république. C’est une posture qui séduit malheureusement de jeunes profs, des profs bienveillants, empathiques envers leurs élèves. Mais moi, je crois que c’est une vue à court terme.
C’est pour cela que dans votre livre, vous vous êtes auto-proclamé “imam de la République” ?
Oui, j’ai été principal de nombreuses années à Marseille, dans des collèges de ZEP notamment le collège Versaille. Il portait très mal son nom. N’y étaient scolarisés que des enfants de familles précarisées, issues de l’immigration. Il faut bien comprendre qu’on est dans des ghettos, sans aucune mixité. Les jeunes se sentent en marge de la République. Si vous ajoutez en toile de fond les économies parallèles…
Comment cette offensive religieuse se passait-elle? 

L’Etat n’assume plus son rôle : il n’y a plus d’assistante sociale, plus d’aide aux devoirs. Les mouvements intégristes s’en saisissent. Ils proposent du soutien scolaire aux gamins, puis convainquent le père de le mettre à l’école coranique… Résultat, les enfants deviennent plus religieux que leurs parents. Certains gamins pratiquent le ramadan à 6 ans alors que leurs parents ne le leur demandent pas. J’ai eu le cas d’une jeune fille à qui j’ai demandé pourquoi elle portait le voile. Je pensais qu’elle y était contrainte. Elle m’a répondu que non, ses parents étaient même contre !
Les mouvements intégristes comblent les carences de l’Etat…

Oui, un des moyens d’entrer dans les familles, c’est le rapatriement des corps. On n’a pas développé les carrés musulmans dans les cimetières français. Il existe donc des sociétés de secours mutuelle comme les canuts. Elles s’occupent de tout en cas de décès mais je ne vous dis pas qui est derrière !
Quels sont les événements dont vous avez pu être témoin dans votre collège ?

Si j’écarte l’épisode où on a jeté un pavé de béton dans mon bureau par la fenêtre, ce qui a failli me tuer, j’ai dû mener une lutte incessante pour faire respecter les lois de la République. Mes profs femmes étaient par exemple agressées par des barbus dans la rue, qui leur jetaient des canettes de cocas en les traitant de putes et de salopes car elles étaient habillées en jupe ! Pendant 5 semaines, c’est la bac qui les a raccompagnées chaque soir au métro…
Quels sont les enseignements qui étaient contestés ? 

On sait que l’enseignement de la Shoah est quasi impossible mais tous les profs rencontrent des difficultés. Le darwinisme est remis en cause en SVT, les dispenses de piscine sont nombreuses pour les filles en sport, dessiner la nudité est compliqué en arts plastiques, enseigner Voltaire fait du prof de français un mécréant… 
En même temps, vous décrivez des jeunes profs nommés dans ces quartiers sans véritable formation…
Oui, ils étaient affectés contre leur gré. J’ai une fois dit à un ami chargé de la formation : “Vous nous envoyez des dermatologues alors que nous avons besoin d’urgentistes du samu”. Chaque année, je savais que j’aurais 15 profs absents dès la rentrée ! C’est hyper sordide, mais du coup, je pouvais les recruter moi-même à l’ANPE en privilégiant certains profils puisque j’avais 30 % de vacataires…

Découvrez la suite de cet entretien dans Mag2 Lyon de novembre.

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