“Être un catalyseur de la transition”

Après 20 ans de carrière chez Michelin, Eric Duverger a pris deux années sabbatiques pour lancer la Convention des entreprises pour le climat. Cette initiative a connu un grand succès et elle est se décline désormais au niveau territorial. Une initiative révélatrice d’un mouvement de fond chez les entrepreneurs. Propos recueillis par Lionel Favrot

AgendaMarianne Coudert présentera la Convention des entreprises pour le climat Bassin Lyonnais et Alpes le 24 novembre 2022 13h-14h à AlternativAuto-AlternativCity, le salon écomobilité de Mag2Lyon qui revient au Double Mixte (La Doua 19 avenue Gaston Berger Villeurbanne) pour sa 7e édition et 1ère édition post-covid. 

(Entretien paru dans le Guide économique régional de Mag2Lyon édition 2022, disponible sur ce site www.mag2lyon.fr/produit/hors-serie-guide-eco-2022/
ou en numérique sur journaux.fr : https://urlz.fr/jMmc )

Quel a été votre parcours avant de lancer cette Convention des entreprises pour le climat?
Eric Duverger :
J’ai travaillé dans différents services de Michelin, en France et à l’international: finances, marketing, grands comptes… Jusqu’à l’été 2020, j’étais directeur marketing aux États-Unis de Services et Solutions que Michelin a lancé pour proposer la mise à disposition de pneumatiques comme un service. C’est-à-dire qu’on facture différemment selon les secteurs d’activité: au kilomètre parcouru dans le transport routier, à la tonne transportée dans les mines, à l’atterrissage pour les avions… L’enjeu est de suivre chaque pneumatique individuellement pour facturer au juste prix. Il y a un gros potentiel car la demande des clients est forte mais c’est complexe à mettre en oeuvre. Il faut savoir récolter ces données. Cela exige aussi une approche volontariste.
Pourquoi quitter Michelin pour vous lancer dans cette aventure?
Parce que j’ai pu voir la gouvernance d’un grand groupe de l’intérieur et comprendre non pas l’immobilisme mais l’inertie qu’on peut rencontrer quand il y a urgence. Or, pour moi, face au réchauffement climatique, il y a une réelle urgence. J’ai donc pris deux années sabbatiques pour me consacrer entièrement à ce projet et voir son potentiel. Ces deux années sabbatiques ont en fait été deux années de travail intensif!
Comment se déroule cette Convention des entreprises?
Je me suis clairement inspiré de la Convention des citoyens pour le climat. C’est le même timing avec six séminaires sur neuf mois, de septembre 2021 à juin 2022. On voulait laisser aux chefs d’entreprise le temps de la prise de conscience mais aussi de mesurer l’impact sur leur activité et aussi comment embarquer leurs équipes. Si seul le chef d’entreprise est convaincu, ce n’est pas suffisant. Il faut que le comité exécutif, le management et les collaborateurs soient aussi convaincus.
Sur quels critères avez-vous sélectionné les participants?
On a fait circuler le projet dans les media mais aussi différents réseaux patronaux entre février et juillet 2021. On a reçu 150 participants sur 600 candidatures. Les débuts ont été difficiles car la CEC n’était pas encore connue. Au contraire, à la fin de cette période, on a eu un afflux.
La capacité de payer une adhésion et son montant a compté?
Non. On ne fait pas payer d’adhésion à la CEC. On fonctionne sur un principe de don d’un montant totalement libre pour que ce ne soit pas un critère de sélection et justement préserver la diversité des participants. On a par exemple des représentants de l’Économie sociale et solidaire avec la présence du groupe SOS mais aussi d’Armand Rosenberg, président de la CRESS Auvergne-Rhône-Alpes. On voulait éviter un entre-soi entre dirigeants du MEDEF.
Combien avez-vous récolté de fonds au total?
Environ 800 000€. Notre budget a été minimaliste car on a fonctionné avec des bénévoles et les participants ont pris à charge leurs frais de déplacement et d’hébergement. De plus, les intervenants ont accepté de ne pas être rémunérés. En leur proposant d’intervenir devant 150 chefs d’entreprise, on leur offre une audience décisive pour réagir face à l’urgence climatique. On les a simplement défrayés.
Qu’est-ce qui vous a marqué dans ces neuf mois de conférence?
La première conférence avec le constat de l’urgence climatique avec Valérie Vincent-Delmotte. J’ai pu constater que l’intervention de cette paléoclimatologue membre du GIEC a vraiment marqué les participants. Ensuite, à Lille, à la deuxième session, ces chefs d’entreprise ont pris conscience de la nécessité de revoir leur modèle d’affaires dans un sens plus écologique. À Nantes, où on a eu la visite de Barbara Pompili à l’époque ministre de la Transition écologique, et on a abordé la question des nouveaux indicateurs nécessaires pour prendre la bonne décision. À Marseille, on a souligné la nécessité de continuer à innover et d’avoir une communication sur le thème de la sobriété. Ensuite à Lyon, on a vu comment embarquer l’équipage c’est-à-dire donner des moyens aux leaders de rassembler leurs équipes autour de ce nouveau projet d’entreprise.
Quelle est l’influence de la CEC sur les chefs d’entreprises participants?
Je pense par exemple à Christophe Martin, dirigeant de Renault Trucks, qui a annoncé qu’il comptait diviser par deux la production de camions pour augmenter le reconditionnement des camions. C’est un exemple de changement de modèle d’affaires: plutôt que de continuer à vendre du neuf, il veut faire durer les modèles déjà fabriqués. Mais Renault Trucks ne vous a pas attendu pour se lancer dans les nouvelles énergies, notamment l’électrique! Oui, mais Christophe Martin a présenté une feuille de route beaucoup plus ambitieuse. C’est lui-même qui le reconnaît. Il était en avance sur l’électrique et l’hydrogène mais il a décidé de booster le reconditionnement. Je pense aussi à Astrid Pelletier de la société Elan, spécialisée dans la construction, qui a annoncé que ses 200 ingénieurs ne travailleraient plus que sur des projets à impact positif. Ou encore Grégory Mouilleseaux, directeur de Vulcania en Auvergne, qui va étudier le fonctionnement de ce parc mais aussi comment faire venir les visiteurs en réduisant la pollution.
D’autres exemples de chefs d’entreprise qui vous semblent moteurs de ce changement?
Alexandra Mathiolon qui dirige Serfim à Lyon, est aussi très engagée. En plus, le positionnement et l’influence de ce groupe lui confèrent un vrai pouvoir d’action dans le dialogue avec les pouvoirs publics. C’est important que les efforts des entreprises soient reconnus et valorisés dans les marchés publics pour ne pas être désavantagés vis-à-vis de concurrents qui s’en soucieraient moins. Je peux aussi citer Cécile Mazaud, impliquée dans son domaine de la construction mais aussi au MEDEF. Ou Ondine Suavet, une jeune dirigeante dont la société MyLightSystems connaît une forte croissance.
Au fond, qu’est-ce que viennent chercher les participants à la CEC?
Les chefs d’entreprise sont souvent seuls face à différents enjeux, notamment l’urgence climatique. Je pense qu’ils viennent et reviennent pour l’aspect collectif. Il travaille en atelier, par sous-groupe de 12-15 dirigeants, ce qui leur permet d’échanger leurs expériences, de se challenger ou de se soutenir. Il y a aussi un côté remise à niveau grâce aux conférences. Submergés par les difficultés quotidiennes, les chefs d’entreprise sont souvent comme un hamster dans la roue. Il faut les en sortir pour leur permettre de prendre du recul. Et enfin un aspect concret avec des applications dans leurs activités respectives.
Ces chefs d’entreprise ont tous le même niveau de prise de conscience?
Certains sont encore en recherche mais ils ont compris l’urgence. Si certaines entreprises ne changent pas, elles risquent carrément de disparaître. Surtout, ils comprennent que la transition écologique peut être une opportunité s’ils se préparent. L’exemple de Renault Trucks est vraiment un bon exemple.
Comment évitez-vous d’être accusé d’être la caution greenwashing des entreprises participantes?
C’est notre principal point de vigilance depuis le lancement de la CEC. L’ADEME est un des garants de la CEC avec la BPI. On a demandé à chaque dirigeant de s’engager à nous présenter sa feuille de route à l’issue de ces séminaires. Ils doivent annoncer un plan d’action avec des leviers précis. Nous retrouver avec des feuilles trop timides, reste notre principale inquiétude. Globalement cela se passe bien mais on a quelques interrogations sur certains participants. Si ce n’est pas assez, on n’hésitera pas à leur dire. On utilise souvent l’image du curseur.
Êtes-vous en contact avec ces étudiants qui commencent à se poser tellement de questions qu’ils désertent leur filière après avoir eu leur diplôme?
Avant même d’entrer dans le monde de l’entreprise. On pense par exemple au fameux discours des étudiants d’AgroParisTech… On en a tenu compte dès le départ en travaillant avec “Pour un réveil écologique”, une association qui rassemble des étudiants de grandes écoles. Ils font aussi partie du comité des garants, toujours pour éviter que la CEC soit étiquetée comme un énième mouvement patronal qui veut se donner bonne conscience. Ils seront là pour s’assurer sinon de la radicalité, au moins de l’intention claire des dirigeants. Vous parlez d’AgroParisTech. J’ai aussi été marqué par le discours d’Anne-Fleur Goll sur l’avenir de la planète, lors de la remise des prix à HEC Paris, le coeur du “système”. Elle considère elle-même qu’on a besoin des activistes et des déserteurs comme force de changement. Pour secouer ce système de l’extérieur.
Votre message pour les jeunes?
Moi, je considère qu’il nous faut aussi des gens à l’intérieur. Si les jeunes désertent tous, avec qui on fera ce changement! J’encourage les jeunes à entrer dans les entreprises mais à ne pas y rester sans rien dire. À s’y faire entendre. C’est pour cela qu’on travaille avec Les Collectifs, un rassemblement de 100 collectifs de salariés qui se sont organisés autour de cette préoccupation de l’urgence climatique. Quand ça bouge de l’intérieur, c’est toujours plus difficile de faire un écran de fumée.
Aurez-vous une démarche vis-à-vis des politiques?
Oui. Les participants à la CEC vont élaborer des propositions pour le pouvoir politique, tout comme l’ont fait les participants de la Convention des citoyens pour le climat. Je pense par exemple à l’économie circulaire ou à des rémunérations des dirigeants indexés sur les bénéfices écologiques. On a besoin de soutien sur ces aspects.
Avez-vous pris des garanties pour être écoutés par le Gouvernement?
Oui, on a pris des contacts en amont. On a préparé le terrain depuis plusieurs mois, pour que nos propositions soient co-construites et donnent lieu à de nouvelles lois ou de nouvelles réglementations. On est en contact avec le Ministère de la Transition écologique, le commissariat général au développement durable, l’Assemblée nationale… Des auditions sont d’ores et déjà prévues pour livrer nos propositions au Sénat et au Conseil économique social et environnemental. On veut éviter que nos propositions paraissent parachutées et tombent dans le vide. Elles devraient donc être accueillies avec bienveillance.
Quel est l’avenir de la CEC?
Comment transformer l’essai? C’est exactement ma réflexion aujourd’hui. Et j’aime bien cette expression car j’aime bien le rugby. On réfléchit à un essaimage avec des CEC territoriales. À Lyon, on a des contacts avec les instances politiques et on a beaucoup de demandes des chefs d’entreprise. Christophe Martin et Alexandra Mathiolon pourraient être des relais pour ces projets en Auvergne-Rhône-Alpes. On a aussi des relais à Grenoble, Annecy… Et des contacts avancés en Bourgogne, dans le Sud, en Nouvelle Aquitaine…
Et à titre personnel, après une telle aventure, vous vous sentez de revenir chez Michelin?
Vous avez complètement raison! Je me pose aussi la question personnellement. Et je ne suis pas le seul parmi les organisateurs de la CEC. L’enjeu, c’est déjà de bien terminer ce premier parcours. Mais l’envie évidemment, c’est que cette première phase qui a été une impulsion, ne reste pas un coup d’épée dans l’eau. Il faut la faire grandir en s’associant avec des mouvements existants et monter une structure qui permettrait de proposer un “parcours CEC” . Toujours dans l’idée d’impliquer un maximum de chefs d’entreprise dans la transition. Pour que la CEC soit un catalyseur.

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