Etienne Kern
 “Je n’aurais pas pu écrire sur un autre sujet”

Etienne Kern, pour la sortie de son premier roman aux éditions Gallimard "Les envolés". Professeur en classes préparatoires, Etienne Kern est l'auteur de plusieurs essais en collaboration avec Anne Boquel, dont Une histoire des haines d'écrivains et Les plus jolies fautes de français de nos grands écrivains.

Professeur de littérature en khâgne au lycée Edouard Herriot, Etienne Kern publie son premier roman : Les Envolés. Son personnage, Franz Reichelt, un inventeur du début du XXe siècle est resté célèbre pour s’être tué en sautant de la Tour Eiffel, alors qu’il tentait de démontrer l’efficacité de son parachute. Un drame filmé à l’époque. Ce livre promet déjà de marquer cette rentrée littéraire. Entretien. Par Maud Guillot. 

Qu’est-ce qui vous a décidé à écrire un roman alors que vous êtes un habitué des essais littéraires ?
Etienne Kern : Avec Anne Boquel, ma femme, nous avons effectivement publié plusieurs livres à quatre mains*, dans le prolongement de notre activité d’enseignants, toujours avec un désir de vulgariser et de transmettre. Mais chez moi, le désir d’écrire un roman est ancien. Désir étouffé par un sentiment d’illégitimité que la plupart des profs de lettres éprouvent. L’idée même d’être comparé à de grands auteurs du passé me semble absurde. Il faut se défaire de cet héritage encombrant mais aussi nécessaire, car c’est ce qui nous nourrit. 

Quels sont les auteurs que vous aimez particulièrement ?
J’ai des goûts très larges. J’aime les auteurs qui ont le souci de la complexité du réel, avec une approche presque sociologique. Parmi les auteurs contemporains, j’aime Vincent Message. J’apprécie aussi ceux qui font du roman une sorte du poème avec un art de la de la suggestion. Je reviens souvent au Prix Nobel japonais Kawabata, à Annie Ernaux, à Pascal Quignard… Mais ce ne sont pas forcément des modèles. 

Quel a été votre déclic ?
C’est la rencontre avec le sujet dont je parle dans Les Envolés. En fait, je crois que je n’aurais pas pu écrire sur un autre sujet. J’allais de site en site sur Internet quand je suis tombé sur la rubrique éphéméride d’un site d’information. Le 4 février, un peu plus de cent ans plus tôt, un inventeur s’était tué en sautant de la Tour Eiffel. Il y avait un lien sur la vidéo qui cumule des millions de vues. Je l’ai regardée et ça a été une émotion très forte. 

Que nous montre cette vidéo ?
On voit Franz Reichelt, avec un costume-parachute de sa fabrication, au premier étage de la Tour Eiffel. Il hésite 40 secondes puis saute et s’écrase sur le sol. C’est un des premiers et seuls morts filmés en direct. Au début, on est si loin de se dire que ça va mal finir qu’on n’en croit pas nos yeux après. Il porte ce costume absurde, il est souriant, il soulève sa casquette pour saluer son public. Ça commence comme une farce, ça finit en drame. Le lieu est emblématique et on a tous en tête le mythe d’Icare.

Cette vidéo va quand même trouver une résonance personnelle en vous…
Oui, elle fait écho à la mort de deux figures proches : mon grand-père est accidentellement tombé d’un balcon, la rambarde a cédé sous son poids. J’ai grandi avec le souvenir de cette catastrophe, même si je n’étais pas né à l’époque. Ce n’est pas un sujet qu’on abordait pendant les repas de famille mais il était bien là, en filigrane. Ensuite, j’ai vécu la mort d’une amie. Elle s’est suicidée en sautant de la fenêtre de son appartement. On est tous plus ou moins obsédés par la chute. C’est un thème universel. J’ai donc été bouleversé en voyant cette vidéo. 

Avez-vous enquêté sur Franz Reichelt car on découvre la vie de cet homme avec beaucoup de détails…
Il existe le livre d’un historien, David Darriulat : Un tailleur pour dames au temps des aéroplanes, qui est très intéressant. J’ai aussi travaillé à partir des articles de presse de l’époque. La mort de Franz Reichelt a fait les gros titres. On a des photos, des témoignages de la concierge, des voisins, des personnes présentes, de scientifiques… Ensuite, il y a une part d’élaboration fictionnelle. Je lui ai par exemple inventé une amitié avec Antonio Fernandez, une aviateur qui est tout à fait réel et qui est mort en essayant de faire voler son biplan. Les deux hommes étaient tous les deux tailleurs pour dames dans le même quartier. Ils se sont peut-être connus ! J’ai ensuite pu introduire le personnage de la veuve d’Antonio dont Franz tombe amoureux. Je voulais donner du sens à sa démarche, que l’amour et la mort se répondent.

Extrait du film du saut de Franz Reichelt du haut de la Tour Eiffel

©DR

En fait, vous vouliez rendre cette mort moins absurde ?
Oui, c’est ça. Lacan disait : “L’amour, c’est offrir quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas.” Franz veut réaliser cette exploit en créant un parachute. Ce n’est pas ce qu’attend Emma mais il le fait par amour.

Sur la vidéo, on se rend bien compte qu’il n’est pas sûr de son coup, car il hésite vraiment avant de sauter !
Oui, François Truffaut dit que c’est la première victime du cinéma. Si Franz n’avait pas vu cette camera braquée sur lui, il n’aurait pas eu peur de renoncer, et de perdre la face. Mais c’est hypothétique. Dans mon roman, je ne tranche pas. J’ai même préféré accroitre le mystère. C’est pour cela que j’ai privilégié le roman à l’essai. 

Mais peut-être que cet homme était juste suicidaire ou mégalo ?
Peut-être. Il avait laissé un testament la veille. Savait-il qu’il courait à la mort ou était-il juste un artisan raisonnable et prévoyant ? Je ne sais pas. J’ai envie de croire qu’il croyait à son invention. Il avait testé son parachute sur des mannequins, ça n’avait jamais marché. Il était convaincu que l’acte de foi en son invention pouvait lui permettre d’y arriver. Je vois plus en lui un homme aveuglé. 

Combien de fois avez-vous regardé cette vidéo ?
Ça se chiffre en centaines de fois. J’ai passé des soirées à la regarder, dans un geste de fascination, puis pour la décrire dans le roman. Chaque fois, l’émotion est renouvelée.

En fait, vous aimez les loosers magnifiques ?
Tout à fait. Ils sont bouleversants et disent beaucoup de l’Humanité. Parmi les livres que j’ai écrit, j’ai consacré un essai à une centaine de vétérans bonapartistes qui ont fondé en 1817 une colonie au Texas pour aller libérer l’Empereur à Sainte-Hélène. Ils étaient animés par un rêve, ça a fini en désastre… Je vois une continuité entre ces grognards et Franz Reichelt.

Est-ce un roman sur Franz Reichelt ou sur vous, car vous ponctuez cette aventure d’histoires personnelles ?
Ce n’est pas comme ça que j’ai construis ce texte. Ce dévoilement parle plus de mon grand-père et de cette amie. J’ai le rôle de l’endeuillé qui essaie de mettre les mots sur l’absence. Je veux garantir un peu d’existence à ceux qui ont été. J’apparais dans le livre mais pas comme le héros du texte. D’ailleurs, au début, les références étaient très implicites. Mon éditrice m’a encouragé à davantage me livrer personnellement.

Votre roman est bien reçu par les libraires et la critique. Cela suffit-il à repousser votre sentiment d’illégitimité ?
Ce sentiment ne partira jamais mais évidemment cela me rend heureux. Je suis un peu incrédule. J’ai même peur car ça commence à me dépasser. Mais je vais retrouver avec plaisir mes élèves à accompagner ainsi que mes copies, cela me permettra de garder les pieds sur terre.

Les Envolés, Etienne Kern, Gallimard, 160 pages, 16 euros. Etienne Kern sera en signature au Rameau d’Or, 32 cours Franklin Roosevelt (Lyon 6e) le 20 septembre.

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