CHIMPANZÉS dans la brume

Amandine Renaud a noué une relation forte avec Elonga

A 38 ans, Amandine Renaud s’est installée dans la forêt tropicale du Congo pour mener à bien sa mission : sauver les chimpanzés menacés d’extinction avec son association P- Wac. Cette primatologue lyonnaise a recueilli 16 singes qu’elle espère “ré-ensauvager. Le projet d’une vie. Portrait. Par Maud Guillot

Quand on découvre le parcours d’Amandine Renaud, on pense immédiatement aux primatologues célèbres qui l’ont précédée : la Britannique Jane Goodall ou l’Américaine Dian Fossey. Ce sont des femmes bien sûr, passionnées de nature depuis l’enfance, devenues des figures de la cause animale en défendant les grands singes. Mais elles ont aussi connu un parcours atypique. Secrétaire pour la première, comptable pour l’autre, sans réelles connaissances scientifiques, et souvent fustigées pour cela, elles sont allées vivre seules ou presque en pleine brousse africaine, au cœur de l’écosystème de ces animaux, révolutionnant l’approche ethnologique. De réelles aventurières.

Amandine Renaud fait partie de cette petite caste très fermée que le grand public admire. Avec son association P-Wac, elle lutte pour la préservation des primates sauvages au Congo, au cœur des forêts tropicales avec la collaboration et l’appui des communautés locales. Un engagement exemplaire.
Elle est pourtant née à Décines et cette fille unique a grandi à Meyzieu au sein d’une famille peu portée vers la nature. Quand nous sommes parvenus à la joindre au téléphone pour un entretien, entre deux orages, elle est revenue sur sa trajectoire. “Mon père était artisan et ma mère assistante comp- table. Nous étions des urbains. Nous vivions dans la banlieue lyonnaise. Mais avec le recul, c’est peut-être pour ça que j’aime autant la nature !” raconte-t-elle. Déjà petite, elle accueille les chats abandonnés ou les oiseaux tombés du nid qu’elle nourrit à la pince à épiler. Et n’hésite pas à solliciter le vétérinaire du coin. Elle s’extasie devant les arbres. D’ailleurs, quand quelques années plus tard, un de ses professeurs lui demande ce qu’elle ferait avec un 1 million d’euros à investir, là où ses camarades parlent d’immobilier ou de bourse, elle promet d’acheter une forêt pour la “mettre sous cloche”. Mais son coup de cœur pour les grands singes, ses parents l’attribuent au film Gorilles dans la Brume qui raconte justement le parcours de Dian Fossey* et qu’Amandine Renaud a vu plusieurs fois. Elle admire cette chercheuse qui a fait avancer les connaissances sur l’ali- mentation et le comportement des primates. Jusqu’au lycée, la jeune fille s’imagine donc vétérinaire. Mais elle ne parvient pas à intégrer la filière scientifique et se résout à passer un bac éco. Plutôt que d’en- tamer des études supérieures qui ne lui correspondent pas, elle entre en alternance dans une banque. Elle commence à travailler. Un job alimentaire qu’elle ne regrette pas : “J’ai acquis des compétences qui me sont utiles aujourd’hui. Je savais que c’était temporaire. Je ne l’ai jamais caché à mes employeurs qui ont toujours été conciliants.” résume-t-elle. Ses parents sont rassurés par ce milieu professionnel rémunérateur, qui a le mérite d’être à côté de chez eux, ignorant qu’elle n’a pas abandonné ses ambitions.

RENCONTRE AVEC BILINGA

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A 22 ans, elle réalise son rêve avec ses économies de trois ans : elle se rend en Afrique auprès d’une association, en tant qu’assistante de recherche bénévole, pour rencontrer des singes. Pas naïve, elle souhaite aussi secrètement valider son pro- jet de long terme et évaluer si elle est capable de vivre en forêts, dans des conditions de chaleur et d’humidité, alors qu’elle est d’une nature plutôt peureuse. Arrivée sur place, son rôle consiste à relever des données comportementales sur les chimpanzés selon un protocole défini. Sa première sortie la marquera à jamais.
Avec une accompagnatrice, elle part à la recherche de Bilinga, un chimpanzé réintroduit dans la nature. On la met d’abord en garde contre les charges d’éléphants et les attaques des crocodiles. Puis elle va devoir marcher des heures, sous des trombes de pluie, traverser des torrents de bout, enjamber des troncs, en tombant à plusieurs reprises. Elle regrette déjà d’être venue ! Elle se demande même si elle va survivre. Mais elle finit par trouver Bilinga. Le chimpanzé massif la repère et vient carrément s’asseoir à côté d’elle. Il lui prend la main puis l’enlace. Hallucinant. Amandine n’a jamais ressenti une telle émotion. Elle restera trois mois au Congo. A son retour en France, sa convic- tion est faite : elle veut consacrer sa vie aux pri- mates, dans leur milieu sauvage.

C’est en Angleterre qu’elle découvre la formation de primatologue, titre qui n’existe pas en France. “Il faut avoir un bagage scientifique en France alors qu’en Angleterre, c’est la motivation, l’expérience et le projet qui priment.”, raconte la jeune femme.

Pour être admise, il faut être titulaire d’une licence universitaire. Elle passe alors ce diplôme en psychologie, par correspondance, en parallèle de son travail dans la banque. Au bout de trois ans, elle réussit toutes les étapes du recrutement sauf une : son niveau d’anglais est trop faible. Elle ne renonce pas pour autant : Amandine Renaud part quatre mois en Australie pour parfaire son
anglais. L’année suivante, elle intègre enfin l’université de Roehampton. Au fil de son cursus, elle engrange des connaissances en génétique, reproduction, statut de conservation des animaux… Diplômée, elle se retrouve responsable d’une station de recherche de bonobos sauvages en République démocratique du Congo, au cœur du parc national de Salonga. Elle découvre la vraie vie en brousse, sans aucun confort, au plus près des populations locales avec qui les relations ne sont pas toujours simples. “Le Congo, c’est de la faune sauvage à l’état pur. C’est un magnifique terrain de jeu pour une primatologue. Mais c’est aussi un pays où il y a beaucoup de braconnage, de la corruption…” analyse-t-elle.

PROJET ATYPIQUE
Mais la jeune femme qui a déjà ses convictions décide, sur les conseils d’amis, de créer sa propre structure en 2013. “J’en avais un peu assez des guerres d’egos qui sont fréquentes dans l’humanitaire”, tranche-t-elle. Cette “puriste” à qui certains reprochent son idéalisme voire son intransigeance veut aussi que les chimpanzés évoluent avec le moins d’interactions humaines possibles. Or beaucoup d’associations parviennent à se financer en développant une sorte de “tourisme expérientiel” haut de gamme. “Je ne suis pas favorable au tourisme vert car il faut ré-ensauvager les animaux, pas les habituer aux hommes.Ils sont en plus très sensibles aux maladies humaines.”

coucou

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Autre partis pris essentiel : elle ne fera pas venir de bénévoles occidentaux pour l’aider. Seule blanche du projet, elle refuse d’accueillir des jeunes, comme elle l’a été, qui rêvent de vivre l’aventure. Un réflexe égoïste ? “Je comprends cette critique mais sur tous ceux qui viennent comme bénévoles auprès de la faune sauvage, très peu s’engagent sur le long terme. Il faut penser à ces animaux plutôt qu’à son propre plaisir”.

Elle souhaite avant tout s’appuyer sur les compétences locales. Ce qui n’a pas été simple au départ. “Les populations locales, qui vivent de façon précaire, ne comprennent pas toujours l’intérêt qu’on porte aux animaux. Elles pensent qu’on les nourrit pour les revendre ou les manger ensuite.”

Dans la région reculée où elle s’installe, c’est-à-dire dans la province du Bas Congo, au sud-ouest du pays, les habitants ne savent même pas que les chimpanzés sont protégés par la loi congolaise et qu’ils font partie du patrimoine national. Du coup, elle évangélise. Et ça marche : “Les villageois deviennent les ambassadeurs du projet ! C’est très enrichissant” témoigne Amandine Renaud dont le camp compte désormais une douzaine de personnes avec, comme mission, l’accueil des singes mais aussi un projet de reboisement avec les villageois. Résultat, son association P- Wac a été reconnue en 2017 Centre de Réhabilitation pour Primates par les autorités locales. C’est-à-dire que l’Etat congolais lui confie des animaux saisis. Les chimpanzés qui sont des espèces protégées sont en effet chassés pour leur viande. Les bébés sont vendus somme animaux de compagnie. Notamment à des expatriés qui re- partent au bout de quelques années en les abandonnant, ou à l’international par exemple en Chine pour des zoos ou des expérimentations. “C’est un véritable business !” déplore-t-elle. P-Wac accueille des animaux maltraités ou dénutris. Mais le processus est très long : une dizaine d’années avant d’envisager de les relâcher ! Une fois qu’ils vont mieux, il faut en effet les présenter à d’autres singes car les primates vivent en groupes. L’acceptation d’un nouveau venu par les congénères n’est pas évidente. “Comme chez les humains qui ont des affinités. Mais il faut pourtant créer un groupe solidaire, capable de survivre” explique Amandine Renaud. Ensuite il faut les réhabiliter, c’est-à-dire aller en forêt tous les jours, alors que certains n’ont jamais vécu dans leur environnement naturel.

Actuellement, le centre héberge 16 individus mais certains ne pourront jamais être livrés à la vie sauvage. Aucune arrivée n’a été possible en 2020, à cause de la crise sanitaire et des routes coupées. Mais l’association financée par la sponsoring et les dons** vient d’ouvrir une nouvelle zone de quarantaine pour accueillir des pensionnaires. L’association est aussi en train d’acheter de nouvelles terres. Car Amandine Renaud voit loin. Elle compte bien inscrire son projet dans le temps. En attendant, elle s’accommode d’une vie frugale dans une cabane de 5X6 mètres, sans électricité et sans eau courante. Juste heureuse d’être utile. Ce qui ne l’empêche pas de revenir en France une à deux fois par an, notamment pour animer des conférences.

Et quand on lui fait remarquer que les plus grandes primatologues sont des femmes, elle répond : “Pendant des années, j’ai refusé d’admettre le côté maternel. Mais on a envie de protéger ces petits êtres en choc psychologique et physique quand on les récupère.” Puis elle se reprend et sourit : “Non, c’est juste que les femmes sont plus courageuses que les hommes sur le terrain !”

*Dian Fossey a été assassinée en 1985 dans la hutte de son camp au Rwanda. C’est son engage- ment qui lui a coûté la vie. Son meur- trier n’a jamais été identifié.

** Pour aider Amandine qui a besoin de fonds pour un nouvel enclos de réhabilitation : www.alvarum.com/amandinerenaud9

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