“A Lyon, la bataille du centre va être capitale”

Comment expliquer ces croisements de tendance entre un Jean-Michel Aulas favori des sondages qui marque clairement le pas et un Grégory Doucet qui rattrape son retard ? Ce dernier sondage Cluster17 pour Mag2Lyon avant le 1er tour des élections municipales permet de décrypter les mouvements de voix selon les votes aux dernières élections municipales et européennes, mais aussi par “groupes de valeur”. Entretien avec Jean-Yves Dormagen, président-fondateur de Cluster17. Par Lionel Favrot

A lire en complément des résultats globaux du sondage

Exclusif Sondage Municipales à Lyon : un duel Aulas-Doucet très serré

Le principal enseignement de ce sondage selon vous ?
Jean-Yves Dormagen :
Tout d’abord un phénomène classique quand on approche du vote : on assiste à une polarisation des votes entre les deux principaux candidats. Cette polarisation est particulièrement marquée pour cette élection municipale à Lyon : selon ce sondage Cluster17 pour Mag2Lyon, plus de trois quarts des Lyonnais (76%) s’apprêtent à voter pour l’un des deux principaux candidats.
Du coup, les autres candidats ont davantage de difficulté à exister ?
C’est effectivement la conséquence : à part la France Insoumise, tout juste au seuil de qualification pour le second tour qui est de 10% des voix, une seule liste, celle du candidat UDR-RN, dépasse les 5%.
Pourtant, LFI a été au centre des polémiques ces derniers semaines avec le lynchage à mort de Quentin Deranque, un militant identitaire, par des militants proches de la Jeune Garde, les déclarations des Jean-Luc Mélenchon… On entend même dire dans le monde politique que LFI serait devenu “radioactif”.
A Lyon, il existe un électorat bien ancré à gauche, voire très à gauche, qui est consistant. Comme dans toutes les grandes villes, on peut distinguer différentes nuances de gauche : une gauche culturelle, une gauche radicale… Si on regarde le détail de ce qu’on appelle les groupes de valeurs dans nos études, un électeur lyonnais sur six se situe très à gauche.
Comment identifiez-vous vos “groupes de valeur” ? Vous ne leur demandez quand même pas directement s’ils sont “révoltés”, “solidaires” ou “multiculturalistes” ?
Non. On a un test de segmentation avec une trentaine de questions très clivantes. Ceux qui répondent de manière identique partagent une même sensibilité idéologique.
Quelles sont les caractéristiques de ces “groupes de valeur” ?
Les “multiculturalistes” par exemple sont un groupe urbain très important dans les grandes villes. Généralement jeunes, souvent diplômés en sciences politiques ou sociales, ils sont très progressistes sur les valeurs culturelles et très sensibles à l’écologie. Disposant d’un capital économique moyen et souvent locataires, ils ont un capital culturel assez élevé. Les “Solidaires” sont davantage anti-système et ils sont plus favorables à une rupture radicale sur les questions sociales. Quant aux révoltés, ils sont très anti-système, très à gauche et constituent le bassin électoral du Mélenchonisme. La France Insoumise est aussi en tête chez les “Solidaires” et les “Révoltés”.
Quel est le comportement électoral de ces groupes de valeur de gauche ?
Les Multiculturalistes votent beaucoup pour Doucet mais une partie vote pour la France insoumise. Chez les Solidaires et les Révoltés, LFI est même en tête, en tout cas au 1er tour. En effet, au 2nd tour, il y a un bon report de ces voix de gauche vers Grégory Doucet en cas de duel face à Jean-Michel Aulas.


Où étaient ces électeurs très à gauche au moment des sondages donnant Jean-Michel Aulas gagnant début octobre dernier ?
Ils se mobilisent plus tardivement que d’autres électorats mais leur mobilisation est aujourd’hui bonne pour Grégory Doucet. Mais ce ne sont pas eux qui font la différence entre ce sondage où le rapport de force entre lui et Jean-michel Aulas se resserre et les sondages qui donnaient largement favori l’ancien président de l’OL. Ce qui fait la grosse différence, c’est le centre, notamment les électeurs modérés du centre-gauche.
En cinq mois, certains électeurs centristes lyonnais se sont déplacés de Grégory Doucet vers Jean-Michel Aulas ?
Oui, on le voit bien dans les reports de voix aujourd’hui. Grégory Doucet était relativement “cornerisé” en début de campagne. Là, aujourd’hui, il capte une partie de l’électorat Renaissance. Une petite partie certes, mais ce n’était presque pas le cas dans les précédents sondages. Le maire écologiste sortant de Lyon progresse par exemple chez les Lyonnais qui ont voté en 2020 pour Yannick Cucherat, à l’époque soutenu par Gérard Collomb. La situation de Grégory Doucet s’améliore donc au centre gauche et au centre. Ce qui se fait sans doute plus au détriment de Jean-Michel Aulas. Pourquoi ? Je n’ai pas forcément la réponse dans ce sondage. C’est plutôt aux journalistes qui ont suivi cette campagne électorale de l’analyser.
Mais Jean-Michel Aulas reste en tête dans cet électorat centriste ?
Oui, en majorité, mais il y a une partie des modérés lyonnais qui, au début de la campagne, n’envisageaient pas de voter pour le maire écologiste et qui, au fur et à mesure de la campagne, ont l’air d’avoir changé. Mais pour changer le résultat des élections, il suffit souvent d’un déplacement de quelques pourcents. La gauche lyonnaise est donc désormais relativement bien mobilisée derrière Grégory Doucet et, sans trop de surprise, va voter massivement pour lui dès le premier tour ou au second tour. A cela s’ajoute le renfort de ces voix centristes. C’est ce qui va être très important : ces segments plus modérés de l’électorat. C’est vraiment là que se va jouer l’élection. Je pense aux électeurs de Raphaël Glucksmann aux élections européennes par exemple.


Ce rôle d’arbitre de l’électorat centriste est une constante de l’histoire politique lyonnaise. A part Michel Noir, maire RPR de 1989 à 1995, l’Hôtel de Ville a été occupé par des centristes. Même Gérard Collomb, venu du PS, s’est imposé comme un centriste et a même lancé la candidature à la présidentielle d’Emmanuel Macron… Grégory Doucet a négligé ce centrisme à la lyonnaise depuis son élection en 2020 et aujourd’hui il veut s’inscrire dans cet humanisme lyonnais. Aurait-il réussi cette métamorphose en quelques semaines ?
Soit Grégory Doucet a réussi, soit c’est un choix sous contrainte de cet électorat centriste au terme de cette campagne électorale. Là pour le coup, je ne peux faire que des hypothèses, mais une partie de cet électorat modéré a peut-être été déçu par la campagne de Jean-Michel Aulas. Ce qui est sûr, c’est que ce sondage montre que Grégory Doucet, hier “cornérisé”, capte désormais un quart des électeurs de Renaissance aux élections européennes de 2024. La progression de Grégory Doucet se fait vraiment sur le centre gauche et le centre. C’est un électorat directement disputé à Jean-Michel Aulas qui produit mécaniquement un rapprochement de leurs scores. Un électeur centriste gagné par Doucet c’est un électeur centriste perdu par Aulas. C’est aussi pour cette raison que la liste LFI est autour de la ligne de flottaison, à 10%, et pourrait être présente ou pas au second tour. Anais Belouassa-Cherifi conserve l’électorat le plus à gauche.
Le pari de Jean-Michel Aulas d’une coalition électorale menée par un candidat issu de la société civile se retourne contre lui ? Dans les premiers sondages, sa notoriété avec ses succès de chef d’entreprise et de président de l’OL, lui permettaient de rassembler un électorat allant du centre-gauche à l’extrême-droite, des sensibilités électorales habituellement incompatibles !
Conserver des coalitions transversales s’avère toujours difficile en période électorale. Plus la campagne avance, plus chacun a tendance à retourner dans son espace politique d’origine. Mais attention, ce qu’on est en train d’étudier ici, c’est le décrochage de Jean-Michel Aulas, pas du tout le fait qu’il aurait déjà perdu cette élection municipale.
Cette polarisation, c’est une forme de vote utile? Les électeurs lyonnais se disent qu’ils doivent faire le choix du maire dès le 1er tour au lieu de se disperser entre les différents candidats et de trancher au 2nd tour ?
Oui, les gens ont intériorisé que le prochain maire de Lyon sera Aulas ou Doucet et qu’ils sont obligés de choisir. Ça explique aussi ce genre de mouvement entre les sondages d’octobre et ceux d’aujourd’hui. Les Lyonnais ne votent pas forcément pour un candidat qui déclenche un immense enthousiasme chez eux mais pour celui qui, par comparaison à son rival, leur parait préférable. Le mieux ou le moins pire. La clé de cette élection municipale à Lyon se situe dans ces électorats modérés.

Cet électorat modéré a pu être dissuadé de voter Jean-Michel Aulas suite à ces différents “couacs” de campagne. Le débat BFM-Le Figaro raté, les imprécisions voire contradictions de son programme pointées par ses adversaires et certains media, ces tensions avec une grande partie de la presse lyonnaise…
Je ne connais pas en détail ce contexte lyonnais mais l’écho de la campagne de Jean-Michel Aulas dans les media et sur les réseaux sociaux n’est pas positive ces dernières semaines. S’installe aujourd’hui un peu l’idée que finalement il n’est peut-être pas prêt et peut-être pas au niveau. Cet électorat modéré est quand même assez demandeur de compétences.
Votre analyse actuelle rappelle la petite phrase de Raymond Barre qui avait dit pendant la campagne électorale de 2001 que Gérard Collomb était un homme “capable”. Ce que n’avait pas apprécié la droite lyonnaise à l’époque et qui avait contribué à crédibiliser Gérard Collomb jusqu’à sa victoire…
C’est vous qui avez ce contexte ! Ce qu’il faut ajouter, c’est que les votes n’ont pas l’air d’être encore totalement stabilisés dans ce sondage même s’il y a déjà une vraie polarisation entre ces deux candidatures Aulas-Doucet. Ce qui rend l’existence des autres candidatures extrêmement difficile pour ce 1er tour. Il n’est pas impossible que d’ici dimanche, la logique de vote utile et de polarisation soit aussi fatale à la France Insoumise. Comme tout sondage, ce n’est pas une prédiction mais une photographie instantanée de l’opinion et il faut donc interpréter avec une prudence les hypothèses de second tour. En tant que sondeur, il me semble indispensable de le rappeler. Dimanche soir, c’est une autre élection qui commencera !


———Débat BFM-Le Figaro : quelle influence sur la campagne ?———-

Mag2Lyon a choisi d’analyser l’impact de ce débat sur le campagne des élections municipales à Lyon car Jean-Michel Aulas, favori des sondages, a semblé déstabilisé au cours de cette émission. Que pensez-vous des résultats de ce sondage ?
Jean-Yves Dormagen : Ce n’est pas du tout une question qu’on pose habituellement pour une élection municipale. C’est plus courant suite au débat de second tour des Présidentielles. En tant que sondeur, on s’en méfie toujours un petit peu parce que les gens ont tendance à vouloir se dire plus informés qu’ils ne sont, donc à prétendre qu’ils ont vu un débat alors qu’ils en ont simplement entendu parler. D’où la formulation de la question pour éviter l’impact de ce qu’on appelle la désidérabilité sociale.
Ce qu’on peut dire, c’est qu’on a l’impression en regardant les intentions de vote que ceux qui s’apprêtent à voter pour Doucet se déclarent un peu plus influencés. En résumé, c’est assez proche dans tous les électorats : entre 19% et 22% des sondés répondent avoir été influencés. Sauf pour l’électorat de Doucet où on est à deux fois plus ! J’en déduis que cela a déplacé des électeurs vers Doucet.
Ce qui rejoint aussi ce que j’ai dit précédemment sur l’électorat modéré, c’est que visiblement, c’est dans cet espace électoral des sociaux-démocrates qu’on assiste au plus de déplacements de votes après ce débat. Un électorat charnière qui pourrait voter pour Doucet ou pour Aulas. Dans ces groupes là, on a visiblement eu des électeurs qui ont basculé soit suite au débat lui-même, soit aux suites de ce débat et à la diffusion du jugement sur le débat. C’est-à-dire ce qu’ont pu leur en dire des proches qui l’ont vu ou qui ont vu des échos sur les réseaux sociaux. Des effets directs ou indirects sur l’ambiance électorale. Là aussi, on parle du déplacement de quelques points seulement mais cela suffit à changer la physionomie d’une élection. Mais ces électeurs modérés qui basculent, modifient le scénario et rééquilibrent cette élection municipale à Lyon.

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